Réalisé par : Quentin Tarantino
Avec : Samuel L. Jackson, Kurt Russell, Jennifer Jason Leigh, Walton Goggins, Demián Bichir, Tim Roth, Michael Madsen, Bruce Dern, James Parks, Dana Gourrier, Zoë Bell, Channing Tatum
Sur un scénario de : Quentin Tarantino avec une musique de : Ennio Morricone
Genre : Western
Film Américain réalisé en 2016

 

 

Synopsis du film :
Quelques années après la Guerre de Sécession, le chasseur de primes John Ruth, dit Le Bourreau, fait route vers Red Rock, où il conduit sa prisonnière Daisy Domergue se faire pendre. Sur leur route, ils rencontrent le Major Marquis Warren, un ancien soldat lui aussi devenu chasseur de primes, et Chris Mannix, le nouveau shérif de Red Rock. Surpris par le blizzard, ils trouvent refuge dans une auberge au milieu des montagnes, où ils sont accueillis par quatre personnages énigmatiques : le confédéré, le mexicain, le cowboy et le court-sur-pattes. Alors que la tempête s’abat au-dessus du massif, l’auberge va abriter une série de tromperies et de trahisons. L’un de ces huit salopards n’est pas celui qu’il prétend être ; il y a fort à parier que tout le monde ne sortira pas vivant de l’auberge de Minnie…

 
 

Analyse de film :

Critique analytique :

Pour son huitième film, Quentin Tarantino a frappé fort et a signé un film magistral entre Reservoir Dogs, Django Unchained et Inglorious Basterds. Son sens de l’écriture s’est affiné et sa mise en scène est absolument parfaite. Contrairement à ce qu’il prétendait lors de la sortie d’Inglorious Basterds, je crois personnellement que Les 8 Salopards pourrait bien être son chef d’œuvre.

Les 8 Salopards

L’action du film se déroule après la Guerre de Sécession (1860-1865) et les tensions entre les anciens membres des deux camps qui se sont affrontés les Yankees au Nord et les Confédérés au Sud, sont encore extrêmement vive. Le film se déroule donc dans une période de transition de l’Histoire Américaine. L’ancienne société, notamment sudiste, n’a pas été totalement balayée et la nouvelle société n’a pas encore trouvé sa place. Je suis convaincue que le film parle aussi d’une époque en train de disparaître. Les 8 salopards sont tous des légendes à cause de leurs actes commis ignobles dans le passé. Avec leur mort, c’est toute une époque qui prend fin.

Les 8 Salopards

A cause d’un terrible blizzard, John Ruth, chasseur de primes qui mène Daisy Domergue au gibet, Major Warren Marquis, également chasseur de primes et Chris Mannix, futur shérif de Red Rock font la route ensemble jusqu’à Red Rock et s’arrêtent à la mercerie de Minnie. Enfermés dans une diligence qui brave la neige, les quatre protagonistes font faire connaissance avant de rencontrer de nouveaux personnages à la mercerie. Qu’on se le dise, il y a bien huit salopards dans le film et l’on pourra même considéré qu’ils sont davantage selon le point de vue adopté.

Les 8 Salopards

A mon sens, Les 8 Salopards est avant tout un film de manipulation et de mise en scène. Major Warren Marquis, incarné par l’excellent Samuel L Jackson, est probablement un ancien esclave, qui a été officier dans l’armée nordiste et qui est à présent chasseur de primes. Sa réputation le précède. Major Warren Marquis a tué 47 sudistes et 37 nordistes lors de son évasion de prison et sa tête a été mise à prix pendant des années. C’est un personnage propre sur lui, qui soigne aussi bien son apparence que son langage. En effet, le choix et l’utilisation subtils de ses mots lui permettent de faire visualiser n’importe quelle scène à n’importe qui, d’obtenir toutes les informations qu’il souhaite mais également de tirer profit de toute situation. C’est ce dont témoigne la scène où Warren raconte au général Smithers le dernier jour de son fils. Le vieil homme écoute Warren et voit ce qui est arrivé à son fils. Humilié, le jeune Smithers a été contraint de marcher nu dans la neige pendant deux heures et de faire une longue fellation à Warren. Cela en est trop pour le général Smithers qui dégaine alors son arme et tire sur Warren qui le tue. Cet épisode montre bien à quel point Major Warren Marquis est un incroyable orateur et manipulateur. Non seulement, nous ne saurons jamais si son récit à propos du jeune Smithers est vrai mais en plus nous sommes en mesure de nous demander s’il n’a pas cherché à pousser le général à utiliser son arme afin de le tuer légitimement devant le reste de l’assemblée. Il en est de même avec la lettre prétendument écrite par Abraham Lincoln à destination de Warren lui-même. Alors qu’il semble tenir à cette lettre comme à la prunelle de ses yeux, il finit par avouer à John Ruth que cette lettre est fausse, et plus tard qu’elle lui permet de gagner en crédibilité face aux Blancs. Nous ne saurons pas le fin mot de l’histoire. Chris Mannix, descendant du gang des Mannix qui a sévi dans le Sud, prétend être le nouveau shérif de Red Rock mais n’a aucune preuve pour le prouver. Ce dernier adopte la gestuelle du shérif mais nous ne saurons pas non plus si Mannix en est réellement un ou s’il joue un rôle.   Oswaldo Mobray s’invente bourreau alors qu’il est membre du gang Domergue. Il ment du début à la fin sauf sur son accent anglais. Il joue à fond la carte de l’homme respectable et va jusqu’à exiger un mandat à John Ruth pour vérifier si ce dernier ne ment pas sur le cas Daisy Domergue.  Joe Gage est également un menteur. Membre du gang Domergue, il prétend avoir fait halte à la mercerie en allant rendre visite à sa mère. Bob ment également en prétendant être une personne de confiance pour Minnie. Il joue son rôle d’hôte à la perfection et va jusqu’à jouer des airs de Noël au piano.

     Les 8 Salopards

Le général Smithers ment par omission en ne disant pas à John Ruth et ses compères que Oswaldo Mobray, Joe Gage et Bob ont tué Minnie, pris possession de sa mercerie pour tuer John Ruth et libérer Daisy Domergue.  Au final, seuls John Ruth, O.B le cocher et dans une autre mesure Daisy ne mentent pas sur ce qu’ils sont. A cet égard, John Ruth et O.B seront les premiers à être tués. Daisy ment par omission en ne dévoilant pas le plan destiné à la faire libérer mais elle ne ment jamais sur ce qu’elle est : une meurtrière sans pitié.

Les 8 Salopards

Comme à son habitude, Tarantino nous offre donc une galerie de personnages extraordinaires. A cet égard, le réalisateur américain a déclaré dans le numéro 659 du mois de Janvier 2016 de la revue Positif « Il ne pouvait pas y avoir de gentil, un héros, un centre moral autour duquel les spectateurs vont graviter. Tous les personnages doivent être suspects, méprisables à un degré ou un autre, tous doivent avoir une tâche dans leur passé à un degré ou un autre. [….] Je voulais avoir cette ambiguïté morale. C’est aussi une idée à la Sergio Corbucci : il n’y a pas de héros. » C’est donc un réel plaisir de voir évoluer ces personnages mystérieux et malhonnêtes dans un espace clos et dont l’issue, on le devine, sera sanglante.

Les 8 Salopards

Evidemment, pour manipuler le spectateur du début à la fin, il faut que ce dernier croit tout ce qu’il voit. Et comme les personnages, nous nous laissons embobinés par les dires des uns et des autres. Tarantino l’a parfaitement compris : « L’une des choses fondamentales pour le fonctionnement du film c’était le fait que vous ne pouvez pas avoir confiance dans les apparences » (numéro 659 du mois de Janvier 2016 de la revue Positif). La mise en place de cette situation de manipulation (première partie avant l’entracte) peut être considérée comme relativement bavarde.

Les 8 Salopards

Les 8 Salopards se caractérise également par la gestion des espaces. Contrairement aux grands espaces enneigés que l’on voit au début du film, la majorité des scènes ont lieu à l’intérieur : dans la diligence, puis dans la mercerie de Minnie. A cet égard, le film est quasiment un huis clos, puisque même l’espace extérieur qui semble infini paraît également délimité par la neige. Cet aspect de huis clos renforce l’idée de piège.

Les 8 Salopards

A l’intérieur même de la mercerie, le réalisateur délimite l’espace. Avec sa mise en scène plutôt théâtrale, Tarantino assigne chaque personnage à un coin de la mercerie. Ainsi, le général Smithers ne quittera pas son fauteuil jusqu’à sa mort, Joe Gage, ne quitte pas sa table près de la fenêtre, John Ruth se tient plutôt du coin du café, Jody Domergue qu’on ne verra qu’à la fin ne bouge pas du sous-sol. Enfin, Oswaldo Mobray va jusqu’à suggérer de diviser la pièce en deux parties : les nordistes d’un côté, les sudistes de l’autre. A nouveau, et par le biais de la mise en scène cette fois, Tarantino exacerbe les tensions des deux ex-camps et révèlent des blessures et des dissensions morales majeures.

Les 8 Salopards

Bien que Dieu semble avoir déserté les lieux, comme semble l’indiquer cette statue du Christ recouverte de neige, un rapprochement inattendu entre Chris Mannix et Marquis Warren a lieu lorsque ces derniers doivent affronter le gang Domergue mais aussi la mort. Enfin, étant donné que personne ne survit à cette confrontation, il est légitime de se demander si Tarantino n’a pas souhaité insister sur cette transition floue entre deux époques : l’avant-guerre de Sécession et l’après-guerre et laisser planer le doute sur les temps à venir. En effet, si on se positionne du point de vue de Warren, la condition des afro-américains va évoluer, passant de l’esclavage à une forme de discrimination odieuse connue sous le nom de ségrégation.

Les 8 Salopards

Pari réussi pour Tarantino qui souhaitait proposer une expérience cinématographique à l’ancienne. Le format 70 mm apporte une vraie brillance et une réelle ampleur aux scènes et en particulier aux espaces. C’est également une réussite du côté de la mise en scène et de l’écriture du scénario. Fluide, jouissif, noir, drôle, brillant en somme, Les 8 Salopards est un excellent cru. Le tout est évidemment embelli par la sublime musique du maestro Ennio Morricone.

Erin

 
 
 

Photos du film :