Réalisé par : Jack Clayton
Avec : Deborah Kerr, Peter Wyngarde, Megs Jenkins, Michael Redgrave, Martin Stephens, Pamela Franklin
Sur un scénario de : William Archibald et Truman Capote avec une musique de : Georges Auric
Genre : Horreur
Film Américain réalisé en 1962

 

 

Synopsis du film :
A la fin du XIXe siècle, Miss Giddens, une jeune gouvernante, est chargée d’éduquer Flora et Miles, deux enfants, dans un vieux manoir. Elle découvre bientôt que ces derniers sont tourmentés par les fantômes de deux personnes décédées quelque temps auparavant…

 
 

Analyse de film :

Critique analytique :

Les Innocents est une fidèle adaptation de la nouvelle Le tour d’écrou d’Henry James (1898). Ce chef d’œuvre de la littérature fantastique est connue pour créer le doute chez le lecteur, et ici le spectateur, en créant une tension entre le réel et le fantastique. Le titre (The Turn of the Screw en anglais) mérite une explication. Ce dernier signifie exercer une pression psychologique, ce qui comme nous le verrons est un élément central de l’œuvre.

Les Innocents

Tout comme la nouvelle d’Henry James, le film joue sur l’ambiguïté des événements. Sont-ils réels et donc surnaturels ? Ou existent-ils uniquement dans l’esprit de Miss Giddens ? Plusieurs interprétations sont possibles. D’un côté, on peut considérer que les événements sont surnaturels. Dans ce cas, Miss Giddens voit bien le fantôme de Peter Quint en haut de la tour et lors de la partie de cache-cache, puis le fantôme de Miss Jessel dans le jardin. Cependant, un fantôme apparaît rarement sans explication. Peter Quint et Miss Jessel sont attachés à Bly et aux enfants et c’est peut-être pour cela qu’ils hantent la demeure.

Les Innocents

D’un autre côté, on peut aussi penser que les événements n’existent que dans l’esprit de Miss Giddens. En effet, elle est toujours la seule à voir les apparitions de Miss Jessel et Peter Quint. De plus, on remarque que chaque apparition est marquée des sons assourdissants et le bruit d’un souffle, par un halo de lumière entourant les personnages et un léger flou sur l’image. Les scènes d’apparition sont également souvent accompagnées de miroirs, glaces et reflets. Ces changements souvent brusques démontrent un réel désir de rupture entre le réel et la vision de Miss Giddens. J’ai trouvé l’analyse de Dvdclassik particulièrement brillante, je me permets donc de la citer pour vous montrer les changements brusques dont il est question. « Alors qu’elle est en train de se promener dans le jardin du manoir, Miss Giddens aperçoit – ou croit apercevoir (hésitation fantastique) – un homme en haut de l’une des tours du château. Cette apparition est mise en scène par une rupture avec d’un côté un monde serein, quotidien et réel, et de l’autre un monde incertain, étrange, surnaturel. Juste avant qu’elle n’aperçoive l’homme en haut de la tour, Miss Giddens cueille des roses. Tout ce qui l’entoure semble réel, tout du moins normal dans la diégèse, dans l’univers du film. On entend le chant des oiseaux, ainsi que celui d’une petite fille (Flora). Miss Gidens sourit à l’écoute de ce chant, ce qui nous permet d’affirmer sa présence, son existence, même s’il provient du hors champ. Soudain, elle découvre dans le massif une statue d’enfant de la bouche duquel sort un cafard. Elle est prise d’un sursaut de dégoût à la vue de cette image puis, comme par enchantement, tous les sons (chants, oiseaux, etc) disparaissent. Miss Giddens, surprise, tourne sur elle-même, se demandant ce qui se passe. Elle lève les yeux vers le bord haut du cadre. Un rayon de soleil passe devant ses yeux. Nous voyons à présent ce qu’elle voit : une tour du château avec la silhouette d’un homme sur les bords. Ce plan est filmé en très léger ralenti et avec des halos de lumière créant une vision trouble et presque floue. On revient alors sur le visage de Miss Giddens en gros plan, mettant la main sur le front afin d’éviter l’éblouissement du soleil. Un deuxième plan de la tour nous montre à nouveau la silhouette de l’homme entouré de pigeons voletant autour de lui. Cette phase d’apparition est accompagnée par des bruits graves de grondements, totalement irréels et méconnaissables, exagérés par un effet de réverbération. Retour sur Miss Giddens, cette fois filmée en plan d’ensemble au milieu du jardin. Elle titube et fait tomber sa paire de ciseaux dans un petit bassin d’eau. C’est avec le bruit de cette action que, brusquement, les sons d’oiseaux et le chant de la petite fille se refont entendre, comme avant l’apparition. »

Les Innocents

Il est certain que le réel et le fantastique entretiennent des rapports étroits puisque ce sont des événements inexplicables se produisant dans la réalité qui font basculer le récit et l’esprit de Miss Giddens dans le fantastique. Pour conclure sur ce point, tout semble être une question de perception. La perception de Miss Giddens est peut-être la clé de l’œuvre d’Henry James comme celle de Jack Clayton. Peu importe que les apparitions soient réelles ou non, ce qui compte c’est que ces apparitions sont réelles pour Miss Giddens. Plusieurs éléments semblent aller dans ce sens. Tout d’abord, Miss Giddens est la seule à voir les fantômes. Ni Miss Grose ni les enfants ne les voient. Enfin, les différents éléments de rupture entre la réalité et la perception de Miss Giddens dont j’ai parlé un peu plus haut vont également dans ce sens.

Les Innocents

Qu’est ce qui peut expliquer le comportement de Miss Giddens ? Miss Giddens apparaît immédiatement comme une femme fragile et frustrée. Profondément croyante et se référant à une stricte conduite morale, les convictions de la gouvernante sont mises à mal au moment même où elle postule pour le poste. En effet, l’oncle de Miles et Flora est un homme charmant et sûr de lui, ce qui ne manque pas de séduire Miss Giddens. Une fois au manoir Bly, ses convictions sont à nouveau malmenées par le souvenir de Peter Quint, présenté comme un séducteur et un pervers. Comme si cela n’était pas suffisant, ce dernier entretenait une relation d’ordre sexuel avec Miss Jessel dont les enfants ont largement été témoins. Les Innocents se présente donc aussi comme l’histoire d’une répression sexuelle imposée par la société victorienne. En effet, Miss Giddens de par son éducation et le strict code moral imposé par la société ne peut laisser libre cours à ses désirs qu’elle réprime ce qui semble avoir des conséquences sur son état mental. Elle fera même de nombreux rêves agités. Après avoir appris cela, Miss Giddens se met à observer attentivement les enfants pour déceler le moindre signe de traumatisme et devient persuadée que les fantômes de Peter Quint et Miss Jessel ont pris possession des enfants. Et elle n’a pas tout à fait tort. Que ce soit au sens propre ou figuré, les enfants imitent parfois les adultes et reproduisent donc leurs gestes. Et c’est exactement ce que fait Miles lorsqu’il embrasse Miss Giddens sur la bouche, ce qui, dans le contexte, un symbole hautement sexuel.

Les Innocents
Dans le film, il est aussi question d’enfants en souffrance. Miles et Flora ont beau être relativement joyeux tout au long du film, ces enfants ne sont pas élevés dans des conditions optimales. Tout d’abord, ils sont orphelins et leur oncle bien trop occupé à penser à lui même, préfère les laisser grandir dans son manoir à Bly et les faire élever par une gouvernante. Deuxièmement, Miles et Flora ont subi la relation perverse de Peter Quint et Miss Jessel puis ont du affronter leur mort. Enfin, ils subissent la pression psychologique imposée par Miss Giddens qui veut les libérer des esprits de Peter Quint et Miss Jessel.

Les Innocents

Pour conclure, Les Innocents est un chef d’œuvre du cinéma fantastique. Pour le réaliser, Jack Clayton s’est entouré des meilleurs. Au scénario, on retrouve le talentueux écrivain Truman Capote (De sang froid, Petit déjeuner chez Tiffany) qui a fait un travail remarquable. Freddie Francis, qui a collaboré plus tard avec David Lynch, a signé une photographie d’une grande qualité. Tourné en noir et blanc, le film joue abondamment sur les contrastes. Les acteurs sont tous excellents. Deborah Kerr incarne à la perfection Miss Giddens, un personnage complexe et torturé. Martin Stephens et Pamela Franklin qui interprètent respectivement Miles et Flora sont parfaits. Enfin, le film est particulièrement réussi car il parvient à créer une atmosphère particulière et ce dès le générique d’ouverture avec cette berceuse « O Willow Waly », légèrement macabre, composée par George Auric et chantée par Isla Cameron. Cette chanson est inquiétante car elle a beau avoir une mélodie de berceuse pour enfants, le texte semble fait référence à la vie et la mort de Miss Jessel. Cette dernière s’est volontairement noyée après la mort de son amant.

We lay my love and I beneath the weeping willow.
But now alone I lie and weep beside the tree.

Singing « Oh willow waly » by the tree that weeps with me.
Singing « Oh willow waly » till my lover return to me.

We lay my love and I beneath the weeping willow.
A broken heart have I. Oh willow I die, oh willow I die.

Erin

 
 
 

Photos du film :