Réalisé par : Michael Powell et Emeric Pressburger
Avec : Deborah Kerr, Flora Robson, Jean Simmons, David Farrar, Sabu
Sur un scénario de : Michael Powell et Emeric Pressburger avec une musique de : Brian Easdale
Genre : Drame
Film Britannique réalisé en 1947

 

 

Synopsis du film :
Sur les contreforts de l'Himalaya, une congrégation de nonnes s'établit dans un ancien harem avec l'intention de transformer le lieu en dispensaire. Dean, un agent anglais, est chargé de les aider à construire l'école qui servira à éduquer les enfants de la région, mais il se heurte rapidement à la sœur Clodagh qui trouve ses manières incorrectes. Au sein de la communauté, la solitude pèse de plus en plus sur les cœurs, et les tensions s'exacerbent…

 
 

Analyse de film :

Critique analytique :

Le Narcisse Noir

Le titre "Le Narcisse noir" permet aux spectateurs de suivre quelques pistes de réflexion.
Tout d'abord, le narcisse noir est un parfum envoûtant que porte le prince dans le film. Ce parfum rappelle aux nonnes ce qu'elles ont décidé de refouler.
Le titre n'est pas non plus sans rappeler l'œuvre d'Ovide : les Métamorphoses dans laquelle l'auteur raconte l'histoire de Narcisse. Tirésias prédit à Narcisse qu'il vivrait très longtemps s'il ne se voyait pas. Voyant son reflet dans l'eau, Narcisse tomba amoureux de sa propre image et finit par en mourir. Le film peut donc être une certaine relecture du mythe de Narcisse, notamment par la ressemblance entre les sœurs Clodagh et Ruth.

L'ancien harem peut apparaître comme une sorte de bâtiment maudit. En effet, les séminaristes qui occupaient le bâtiment avant les nonnes n'avaient pas pu supporter l'étrange atmosphère qui y régnait ni les vents. Ce constat donne un effet de mystère à l'ancien harem qui semble littéralement hanté. C'est en tout cas ce que suggèrent les vents qui soufflent à travers chaque recoin du bâtiment. Les fantômes du passé semblent bel et bien présents. L'ancien harem a en effet gardé sur ses murs des traces de son ancienne utilisation. Le vent peut donc être une habile représentation des fantômes du passé hantant les lieux. La vieille servante apparaît aussi comme un fantôme. Elle semble toujours vivre au temps où le bâtiment était encore un harem.

Le sens du mot "harem" prend tout son sens au fil du récit. En effet, "harem" signifie "gynécée" c'est à dire un lieu réservé aux femmes, et donc par extension interdit aux hommes. Les religieux, comme les nonnes, n'ont pas une bonne image de ce lieu de plaisir. Vivre avec les fantômes du passé de ce lieu haut en couleurs est déjà en soi un pari fou.
Le parallèle dressé entre le harem et le couvent est intéressant et subtil.
Après tout, un harem et un couvent sont tous deux des gynécées, c'est à dire des lieux réservés aux femmes. Leurs différences résident principalement dans leur fonction. Un harem est un lieu de plaisir alors qu'un couvent est un lieu dédié à la vie religieuse.

La solitude, le lieu hanté par le passé et l'étrange parfum de narcisse qui  fait revenir tous les souvenirs à la surface permettent aux sœurs de se retrouver seules face à elles mêmes et à leurs démons intérieurs.

Le Narcisse Noir

Les premiers signes de tension sexuelle présente dans le film apparaissent avec le personnage de Dean. Dean, agent anglais est un homme tout ce qu'il y a de plus viril : il est grossier et passe la plupart de son temps torse nu. Dean apparaît comme étant proche de la nature et ses attitudes mettent en avant sa bestialité séduisante. C'est sa présence qui va permettre aux sœurs Clodagh et Ruth de prendre conscience de leur sexualité refoulée et de leurs désirs érotiques.
Est ce l'atmosphère de ce lieu exposé aux vents, la présence de Dean ou encore le parfum envoûtant du narcisse noir du prince qui va révéler aux nonnes leurs émotions et leur nature de femme ? 
Sœur Clodagh se met soudainement à repenser à son passé de femme amoureuse qu'elle a voulu oublier en rentrant dans les ordres. Croulant sous des responsabilités trop lourdes pour elle, Sœur Clodagh est si angoissée qu'elle n'en dort plus la nuit.
Les troubles de Sœur Ruth ont aussi pour origine la frustration sexuelle. A la fin du film, elle a décidé de redevenir une femme et met en avant ses atouts féminins : rouge à lèvre d'un rouge éclatant, robe violette flamboyante.
L'érotisme naît en grande partie de la transgression des nonnes. En se rappelant de sa vie de femme avant de rentrer dans les ordres, Sœur Clodagh se remémore des sensations qu'elle s'était interdite de ressentir en devenant nonne. L'une des nonnes, comme prise d'une passion ravageuse, va planter des fleurs là où devaient être plantés des plantes "nourricières". Cet acte pose la question de la résistance à la passion. Peut-on résister à la passion même lorsque l'on sait qu'elle peut nuire à un besoin vital (ici manger) ? La beauté semble donc se substituer au rationnel.
D'autres éléments, tels que le nom du mont : mont de la déesse nue, suggèrent ou la jeune Kanchi jeune Indienne à la beauté troublante suggèrent aussi l'érotisme.

Le Narcisse Noir

L'environnement peut il avoir une quelconque influence sur les hommes ? Le lieu, ancien harem semble avoir un impact sur les émotions des nonnes. C'est ce lieu chargé d'érotisme, et les vents si particulier de l'Himalaya qui vont influer sur les émotions des nonnes.
Le narcisse noir est aussi appelé "forget me not" (traduction : ne m'oublie pas) et permet aux souvenirs enfouis de revenir à la surface et de submerger les nonnes.
Face à leurs souvenirs et à leurs désirs, les nonnes sont en proie au doute. Soeur Ruth qui doutait déjà de son engagement avant de venir au couvent est d'ailleurs la première à craquer. Sa transformation en être maléfique est aussi impressionnante qu'effrayante.
Michael Powell traite alors d'un autre sujet : la mémoire. Peut-on tout oublier ? Renier ses souvenirs permet il vraiment d'effacer le passé ?
Le film entretient un certain suspens. Le spectateur comprend que les étranges évènements qui se produisent, et l'ambiance qui se dégrade au fil des scènes vont mener à une fin tragique.

Le Narcisse Noir

Alors que Soeur Clodagh est sur le point de s'abandonner à ses sentiments et à son désir, un combat à mort prend place entre elle et sœur Ruth. Ainsi, sœur Ruth qui elle a décidé de succomber à son désir peut être perçue comme une sorte de Doppelganger de sœur Clodagh. C'est pour cette raison qu'il est possible lors des dernières scènes de confondre les deux sœurs. Ainsi, la scène de combat entre les deux sœurs  peut être interprétée de deux manières. Soit l'on comprend la scène telle qu'elle est à l'écran : sœur Clodagh et sœur Ruth se battent jusqu'à la mort. Soit l'on peut comprendre cette scène comme le combat de Soeur Clodagh avec elle même. Ainsi, en faisant basculer sœur Ruth dans le vide, c'est plus ses désirs qu'elle a jeté qu'une personne.

Le film se clôt sur l'abandon de l'ancien harem, qui disparait peu à peu dans la brume. Cette dernière image suggère la décolonisation de l'Empire Britannique et l'indépendance de l'Inde obtenue en 1947, date à laquelle le film a été tourné. Subtilement, le réalisateur montre les sœurs s'éloignant du mont, comme s'il était temps pour les nonnes et donc les Anglais de rentrer chez eux.

Le Narcisse Noir est d'une beauté étonnante et sublime dans le sens propre du terme : les couleurs sont magnifiques et les cadres sont finement réfléchis. Il est difficile de croire que le film a été entièrement tourné aux légendaires studios Pinewood. En effet, la vertigineuse falaise n'existe qu'en décor. Et pourtant, le spectateur se sent transporté sur les contreforts de l'Himalaya.
Le Narcisse Noir est l'un des films qui allient le mieux le fond et la forme. Mais Michael Powell ne se contente pas d'aligner de sublimes images, il se sert d'elles pour servir l'histoire de son film. C'est ce que montrent par exemple les scènes où sœur Clodagh va sonner la cloche. Au bord de la falaise, l'impressionnant précipice qui donne le vertige est en fait une manière de représenter le malaise qui s'est installé au couvent.
Les interprétations des acteurs sont toutes grandioses. Et Deborah Kerr, qui interprète Soeur Clodagh toute en retenue livre une interprétation puissante et poignante.

Le Narcisse Noir

Erin

Critique :

J'ai eu la chance de voir ce chef-d'oeuvre de Michael Powell et d'Emeric Pressburger en ressortie au cinéma. Ce "Narcisse Noir" épate d'abord d'un point de vue visuel. En effet, le film ressemble à une oeuvre picturale et d'ailleurs, il se serait inspiré de tableaux de Vermeer. C'est vrai que le film a été restauré mais quand même le film m'a laissé bouche-bée surtout quand on sait qu'il date de 1947 ! Bref, la photographie (oscarisée) et la lumière est particulièrement réussi, tout comme certains plans, vraiment sublimes, et les décors, vraiment superbes. De plus, la mise en scène est efficace.

Le Narcisse Noir

Mais aussi, Le Narcisse Noir, qui serait en fait une oeuvre sur la décolonisation, mais qui parle aussi de la condition difficile des nonnes, est une oeuvre tellement forte. Plus le film avance, plus la tension avance, et plus on se demande comment le film, ancré dans une ambiance très particulière, va bien pouvoir se terminer tellement que ces bonnes soeurs sont en train de se perdre. Elles se remettent beaucoup en question, se sentent vraiment seules et en train de tomber dans la folie. On peut aussi rajouter que les flashbacks, sur le passé de la soeur Cloddagh, sont particulièrement bien introduits. Malgré sa froideur, le film contient quand même quelques moments légers.

Le Narcisse Noir

Deborah Kerr et Kathleen Byron sont franchement excellentes mais David Farrar, Jean Simmons ou encore toutes les autres actrices qui incarnent les soeurs sont également excellents.

Le Narcisse Noir

Tinalakiller

 
 
 

Photos du film :