Réalisé par : Kiyoshi Kurosawa
Avec : Kyôko Koizumi, Hazuki Kimora, Yû Aoi, Mirai Moriyama, Eiko Koike, Kenji Mizuhashi, Sakura Ando, Chizuru Ikewaki, Ayumi Ito, Tomoharu Hasegawa, Teruyuki Kagawa
Sur un scénario de : Kiyoshi Kurosawa et Kanae Minato avec une musique de : Yusuke Kanae Minato
Genre : Drame
Film Japonais réalisé en 2013

 

 

Synopsis du film :
Dans la cour d’école d’un paisible village japonais, quatre fillettes sont témoins du meurtre d’Emili, leur camarade de classe. Sous le choc, aucune n’est capable de se souvenir de l’assassin. Asako, la mère d’Emili, désespérée de savoir le coupable en liberté, convie les quatre enfants chez elle pour les mettre en garde : si elles ne se rappellent pas du visage du tueur, elles devront faire pénitence toute leur vie. Quinze ans après, que sont-elles devenues ? Sae et Maki veulent se souvenir. Contrairement à Sae et Maki, Akiko et Yuka veulent oublier. Et la mère d’Emili, que cherche-t-elle encore après tout ce temps ?

 
 

Analyse de film :

Critique analytique :

Le défi que s'est lancé Kiyoshi Kurosawa est de loin l'un des plus intéressants qu'il nous ait été donné de voir ces dernières années au cinéma. Destiné à la télévision, Shokuzai, que l'on pourrait traduire par le terme pénitence, se décline en un film de plus de quatre heures, divisé sur deux films.

Shokuzai

La première partie du film intitulée Shokuzai-Celles qui voulaient se souvenir, expose le cadre du drame : le meurtre d'Emili et la compensation demandée par Asako la mère d'Emili aux quatre petites filles qui ne parviennent pas à se souvenir du visage de l'assassin, et s'intéresse finalement à Sae et Maki, deux des amies d'Emili qui ont décidé de dédier leur vie à la pénitence.

Shokuzai

On découvre ainsi ce que Sae Kikuchi, la petite fille qui a veillé sur le corps d'Emili dans le gymnase, est devenue. Travaillant dans un institut de beauté, la jeune femme apparaît comme effrayée par les hommes. Néanmoins, elle accepte de rencontrer un homme dans l'optique d'un mariage arrangé. En effet, il n'est pas facile pour Sae de rencontrer des hommes puisque cette dernière cache un lourd secret : elle n'est pas tout à fait une femme puisqu'elle n'a jamais eu ses menstruations. L'homme qu'elle rencontre lui propose un marché puisqu'il cache lui aussi un secret. Il cherche à épouser une femme qui pourrait se transformer en poupée la nuit. Cette situation bien particulière permet à Kiyoshi Kurosawa de créer un univers particulier pour la jeune femme. L'effet rendu est relativement effrayant dans le sens où il émane un sentiment profondément malsain. Le désir de sortir de cette situation permet à Sae de devenir une femme, ce qui lui vaut d'être rejetée par son mari. Afin de faire pénitence, Sae prend la décision de tuer son mari qui lui semble être une menace pour les petites filles. Asako acceptera ce geste en guise de compensation. L'histoire de Sae est caractérisée par l'immobilisme. En effet, Sae était restée sur la place à la découverte du corps d'Emili, son corps a refusé de vieillir et elle s'est transformée en poupée pour son mari.

Shokuzai

Maki, la petite fille qui avait chercher l'aide d'un enseignant, est devenue enseignante. Rigoureuse, Maki est constamment dans une attitude de défense. En effet, cette dernière pratique le kendo et défie un homme entré dans la piscine pour s'en prendre aux élèves. A travers ces actions, Maki tente de réparer sa faute et de faire pénitence. L'histoire de Maki est sans aucun doute la plus touchante car elle est celle qui est la plus évidente à relier à l'assassinat d'Emili. En effet, on relie immédiatement le comportement de la jeune femme au traumatisme du passé. Son histoire est d'autant plus touchante qu'elle est la seule personne à avouer consacrer sa vie à la pénitence, à la compensation due à Asako. Ainsi, elle est parfaitement consciente que sa rigueur est motivée par son sentiment de culpabilité vis à vis d'Emili et de sa mère. De plus, une véritable relation semble s'être nouée entre les deux femmes qui travaillent dans la même direction.

Shokuzai

Dans ce premier volet particulièrement réussi, les personnages sont marqués par le poids de la culpabilité, de la redevance et du destin. Ainsi, on a l'impression que ni Sae ni Maki ne peuvent échapper à leur destin, tout comme Emili n'avait pas pu échapper au sien. En effet, c'est en toute sérénité que la petite fille avait suivi son assassin qui l'avait désigné parmi ses copines. Dès ce premier opus, la question du choix prend toute sa signification. Les choix ont une incidence nécessaire sur le déroulement d'une vie. Ces choix passent aussi par l'assexuation des personnages de Sae et de Maki qui rejettent les hommes. Sae a une peur panique des hommes et les fuit alors que Maki combat toute forme de violence, et en particulier celle des hommes. Ce rejet des hommes est une forme de pénitence pour Sae et Maki dans le sens où elles se contraignent à ne pas devenir des femmes pour payer leur dette envers Emili et sa mère Asako.

Shokuzai- Celles qui voulaient se souvenir est une réussite qui donne immédiatement envie de voir la suite tant pour découvrir l'identité du tueur que pour voir ce que sont devenues celles qui voulaient oublier.

Cette seconde partie est bien différente de Shokuzai-Celles qui voulaient se souvenir puisqu'elle met en scène Akiko et Yuka, deux jeunes femmes qui ont décidé d'oublier.

En ce qui concerne Akiko, son cas est relativement ambigu dans le sens où elle n'a pas réellement oublié la mort d'Emili. Complètement repliée sur elle-même, Akiko cache sa féminité sous d'amples vêtements comme pour éloigner le drame. Après avoir brièvement renoué avec son corps de femme, Akiko se prend d'amitié pour sa nièce. Tout aurait pu aller pour le mieux du monde si Akiko n'avait pas développé des troubles schizophréniques au point de se mettre en tête que son frère abusait de sa propre fille. Pour défendre la petite fille, Akiko tuera son frère. Akiko a-t-elle agi sous le coup du traumatisme subi dans son enfance ? Akiko présentait-elle des troubles schizophréniques sans lien avec la mort d'Emili ? Pour Asako, Akiko n'a pas fait pénitence mais a simplement profité d'un nouveau drame pour définitivement oublier Emili. En dépit du jugement d'Asako, il est difficile de trancher. En effet, les troubles d'Akiko ont sans aucun doute augmenté avec la mort d'Emili.

Le cas de Yuka est particulièrement intéressant car la jeune femme n'éprouve aucun désir de culpabilité et ne compte pas faire pénitence. Cela n'est pas vraiment étonnant lorsque l'on se souvient du geste de rejet qu'Asako avait elle même eu envers la petite fille. En dépit de ce rejet, il apparaît évident que la mort d'Emili a eu de lourdes conséquences sur Yuka qui a développé une passion pour les policiers, symboles de l'autorité qui l'ont rassuré lorsqu'elle était enfant. Mais surtout Yuka est la seule des quatre jeunes filles qui va reconnaître la voix de l'assassin d'Emili, une précieuse information qu'elle va négocier avec Asako. La cruauté de Yuka n'a finalement d'égal que celle d'Asako.

Shokuzai

Enfin, cette dernière partie s'intéresse de près à Asako qui apparaît successivement comme une mère meurtrie et un fantôme. Sa toute première réaction c'est à dire maudire des petites filles traumatisées par la mort d'une camarade est aussi surprenante que cruelle. Cette réaction ne sera pas sans conséquence dans le sens où Asako sera elle aussi doublement punie après avoir découvert l'identité du tueur. Au terme de cette enquête aussi sinueuse que douloureuse, Asako va être frontalement confrontée à son passé, à ses choix qui ont conduit au drame. Son implication dans la mort de son amie pour une histoire d'amour va lui porter préjudice. Asako est un personnage absolument fascinant car en constante évolution. En jetant une malédiction sur les quatre fillettes, elle se condamne elle même à la même pénitence sans le savoir. C'est en affrontant les fantômes de son mystérieux passé qu'Asako sera capable de résoudre le meurtre d'Emili. En ce sens, Kiyoshi Kurosawa peuple à nouveau son film de fantômes. La révélation finale permet d'atteindre les sommets de la cruauté, comme on l'avait rarement vu depuis Old Boy de Park Chan-Wook, ce qui rend le personnage d'Asako bien plus sympathique qu'au début du film.

Shokuzai

Shokuzai (Celles qui voulaient se souvenir, Celles qui voulaient oublier) est une œuvre magistrale qui met en avant la fragilité de l'enfance. L'intelligence de Kiyoshi Kurosawa est de s'intéresser avant tout à la manière dont chacun vit un drame et aux conséquences que ce drame peut avoir sur le futur en fonction de la personnalité propre à chacun.

Le film renie complètement la figure de l'homme au profit des femmes qui, malgré leurs névroses et douleurs, sont sublimées à chaque instant. L'homme est réduit à différents stéréotypes partageant toujours une certaine dangerosité. Shokuzai est un film douloureux où le monde des humains côtoie celui des fantômes et où la vengeance et la cruauté ont leur place, comme en témoigne ce dernier plan bouleversant montrant Asako déambulant dans le brouillard aux côtés de sa fille.

Erin

 
 
 

Photos du film :