Réalisé par : Ang Lee
Avec : Suraj Sharma, Irrfan Khan, Rafe Spall, Gérard Depardieu
Sur un scénario de : David Magee avec une musique de : Mychael Danna
Genre : Film d'Aventure
Film Américain réalisé en 2012

 

 

Synopsis du film :
Après une enfance passée à Pondichéry en Inde, Pi Patel, 17 ans, embarque avec sa famille pour le Canada où l’attend une nouvelle vie. Mais son destin est bouleversé par le naufrage spectaculaire du cargo en pleine mer. Il se retrouve seul survivant à bord d'un canot de sauvetage. Seul, ou presque... Richard Parker, splendide et féroce tigre du Bengale est aussi du voyage. L’instinct de survie des deux naufragés leur fera vivre une odyssée hors du commun au cours de laquelle Pi devra développer son ingéniosité et faire preuve d’un courage insoupçonné pour survivre à cette aventure incroyable.

 
 

Analyse de film :

Critique analytique :

L'odyssée de Pi est l'adaptation de L'histoire de Pi de Yann Martel. Il s'agit d' une œuvre complexe où l'imagination peut donner lieu à des interprétations très différentes. Voici les miennes :

Le tigre

La figure du tigre est intéressante dans le sens où elle est ambivalente. Au début du film, Ang Lee utilise le tigre comme nous le percevons généralement c'est-à-dire comme un symbole de la puissance et de la férocité par excellence. Une scène met particulièrement en relief la bestialité de l'animal et son caractère de prédateur. Il s'agit de la scène où le père de Patel décide de montrer à ses fils la dangerosité de l'animal en lui sacrifiant une chèvre, symbole même de l'innocence qui n'est pas sans rappeler l'agneau chrétien.
En dépit de sa force et de sa férocité, le tigre devient au fil du récit un "ami" pour Pi car ce dernier est parvenu à le dompter. Cette amitié née à travers un rapport de forces permet au tigre de devenir le moteur de l'énergie de Pi. Devant nourrir le tigre pour éviter d'être mangé, Pi trouve là une raison suffisante pour survivre.
Plus intéressant encore, le dictionnaire des symboles de Jean Chevalier et d'Alain Gheerbrant révèle que dans le bouddhisme, le tigre apparaît comme le symbole de la foi et "de l'effort spirituel".

L'odyssée de Pi

La foi

Et justement, L'odyssée de Pi est aussi un film sur la foi. Pi, qui est un jeune garçon, ne parvient pas à choisir une religion (hindouisme, christianisme, islam) parce que ce qui compte pour lui c'est avant tout la foi. Lorsque Jean Chevalier et Alain Gheerbrant parlent "d'effort spirituel", on ne peut s'empêcher de penser à ce que traverse le jeune Pi sur son canot de sauvetage. Perdu au milieu de l'océan, sa foi est mise à rude épreuve.

L'odyssée de Pi

A un moment, Pi s'adresse directement à Dieu, en lui demandant ce qu'il attend encore de lui après avoir vécu tant d'épreuves. On pense alors à Job mis à l'épreuve par Dieu afin de tester sa foi. Comme Job, Pi subit la perte de ses biens (il quitte l'Inde), la perte de ses proches dans le naufrage du navire et doit faire face à la solitude, à la faim et etc ....
Cette référence est d'autant plus intéressante car Job est un personnage que l'on retrouve dans les trois religions monothéistes majeures : le christianisme, l'islam et la religion hébraïque) et que Pi pratique deux de ses religions.

L'élément eau

Le tigre n'est pas seulement un animal, c'est aussi un fleuve que l'on trouve en Mésopotamie (Turquie, Syrie, Irak). Ce fleuve est l'un des quatre fleuves qui entoure le jardin d'Eden (il est alors appelé "Hiddékel").
L'eau est un élément ambivalent car elle peut être source de mort comme nous le voyons lors du naufrage du bateau. De plus, cette eau contient des requins, potentiellement dangereux pour un rescapé comme Pi. Enfin, l'eau se transforme en acide sur l'île mystérieuse une fois la nuit venue. Cependant, l'eau est aussi source de toute forme de vie. Même si Pi est seul au milieu de l'eau, cette eau grouille de vie (poissons).
Enfin, l'immensité de l'eau qui se confond souvent avec le ciel donne une impression d'infinie qui permet aux spectateurs de se rendre compte de la durée du périple de Pi (227 jours).

L'odyssée de Pi

L'île mystérieuse

L'île apparaît à Pi comme dans un mirage. On a alors l'impression que cette île n'est pas réelle. Pourtant, Pi débarque sur cette île. Nous ne saurons jamais si l'île a vraiment existé mais ce n'est pas tellement ça qui compte. Ce qui compte c'est que cette île a réellement existé pour Pi et qu'elle lui a permis de survivre. Quels éléments nous permettent d'avancer cette hypothèse ? La couleur dominante de l'île est le vert, un vert quasi irréel car saturé. Le vert de l'île apparaît ici comme un symbole de fertilité et d'abondance. Pi confie que l'île est envahie de suricates, qu'il a mangé des algues jusqu'à ne plus pouvoir en avaler. L'île fait penser aux mangroves qui ont un écosystème particulièrement riche.

L'odyssée de Pi

La verdure de l'île apparaît alors aussi comme un symbole d'espoir qui permet à Pi de lutter au-delà de ses forces afin de survivre. En ce sens, nous pouvons penser que l'île est une projection de l'esprit de Pi qui est affamé et déshydraté et qui rêve de pouvoir se nourrir afin de tenir le coup. Ainsi, lorsque le jeune garçon débarque sur l'île, il se met à manger tout ce qu'il trouve. On notera notamment la présence d'un légume ressemblant à une courgette au cœur violet, ce qui a tendance à nous faire penser que l'île n'existe que dans l'imagination de Pi et que son abondance lui permet de survivre un peu plus longtemps.

L'île est régénératrice pour Pi puisqu'elle lui permet de continuer sa route jusque sur des plages mexicaines où il sera retrouvé. De plus, l'on trouve dans cette île des bassins où l'eau est pure et permet à Pi de se régénérer. On pense forcément au rite du baptême. Notons également la position de Pi qui décide de dormir au creux d'un arbre. En position fœtale, on pense alors au concept du regressus ad uterum c'est-à-dire le retour au ventre de la mère. Par extension, l'île a des caractéristiques maternelles qui permettent de régénérer et nourrir Pi afin qu'il continue son voyage.

Cependant, il est nécessaire de remarquer que l'île a un côté maléfique puisque ses eaux se transforment en acide une fois la nuit venue et détruisent tous les êtres vivants qui osent s'y aventurer.

Le pouvoir de l'imagination et la métaphore des aventures de Pi

Après avoir raconté son extraordinaire histoire de rescapé, Pi confie qu'il a dû raconter une histoire plus réaliste aux inspecteurs d'assurances du navire japonais sur lequel lui et sa famille avaient embarqué. Dans cette seconde histoire, le récit de Pi est plus réaliste et plus cru. On apprend qu'un marin s'est brisé la jambe en sautant dans le canot de sauvetage, tout comme le zèbre l'avait fait. On apprend également que la mère de Pi est parvenue à rejoindre le canot sur un régime de bananes et on pense immédiatement à l'orang-outan qui avait l'air très humain dans le premier récit de Pi. On se rappelle alors que Pi appelait sa mère alors qu'il se trouvait dans le canot. On se souvient également des gestes de l'orang-outan qui n'avait pas hésité à frapper la hyène pour défendre le zèbre c'est-à-dire le marin blessé. Enfin, d'après le second récit de Pi, la hyène apparaît comme étant la métaphore du cuisinier, un homme dur et sans cœur qui n'hésite pas à laisser mourir le marin afin de s'en servir comme appât. Évidemment, ce second récit est beaucoup plus sanglant et il ne fait aucun doute que personne n'aurait aimé voir cette mutinerie à l'écran. L'horreur des faits est peut-être la raison qui pousse Pi à imaginer, à embellir la réalité afin de ne pas devenir fou.

L'odyssée de Pi

Pratiquant l'hindouisme, une religion qui pousse ses pratiquants à être végétarien, Pi va être confronté à la faim et à ses instincts animaliers lors de sa dérive. Après la perte de ses biscuits notamment, il va être forcé pour survivre de manger de la viande et du poisson. Cette violation de la pratique de la religion hindoue le pousse sans doute à se créer un double féroce et contrôlé par ses instincts animaliers : il s'agira alors du tigre Richard Parker, dont le nom sonne étrangement humain.

L'intérêt n'est donc pas de savoir quelle histoire a vraiment eu lieu mais plutôt de comprendre que ce qui compte c'est en ce que nous croyons. Ainsi, nous aurons plutôt tendance à croire la seconde version de l'histoire mais nous ne pourrons pas sortir de nos têtes les images véhiculées par le récit de Pi. Ce qui compte donc c'est le fait que l'histoire du naufrage de Pi et du tigre soit réelle pour lui.

Ernest Aeppli qui a signé Les rêves et leur interprétation explique ce que signifie la présence du tigre dans un rêve : "Voir déambuler un tigre dans ses rêves signifie être dangereusement exposé à la bestialité de ses élans instinctifs". Ainsi, il devient évident que le tigre est la projection plus ou moins consciente de l'animalité de Pi. Pi a des difficultés à assumer cette part d'animalité en lui car la faim et l'isolement révèlent parfois à l'homme ses plus sombres aspects. Pourtant, le jeune garçon tente de dompter cette animalité lorsqu'il tente de dresser Richard Parker. Autre élément intéressant : les positions de Pi et du tigre sur le bateau. Pendant la majorité du récit, le tigre est sur le bateau et Pi est sur une construction qui flotte reliée au bateau. Ils sont toujours séparés y compris lorsqu'ils se retrouvent tous les deux sur le bateau. Ils sont toujours face à face jusqu'à la fin où ils ne font plus qu'un face à l'adversité. Ainsi, après avoir dompté ses instincts animaliers, si cela est possible, Pi a fini par accepté sa nature humaine toute entière.

L'odyssée de Pi

Même si le film n'aborde pas ouvertement la question du cannibalisme durant la survie, il est tout de même intéressant de noter certains éléments qui s'en approchent. Tout d'abord, si l'on considère que le tigre est la représentation visuelle de l'animalité de Pi, et plus généralement de chaque être humain, alors Pi a consommé de la viande et du poisson. Autre élément intéressant : l'île mystérieuse qui est décrite par Pi comme étant une île carnivore. Est-ce la faim qui le tiraille qui le pousse à imaginer cela ? Possible. Ang Lee a fait abstraction d'une scène présente dans le roman de Yann Martel et qui tend à clarifier la situation. En effet, dans le roman, Pi rencontre un naufragé et le tigre mange ce naufragé. Si le tigre est en fait Pi alors les soupçons de cannibalisme sont intensifiés. Pour finir sur ce point, il est intéressant de noter que Yann Martel a expliqué les raisons qui l'ont poussé à appeler le tigre Richard Parker. L'auteur confie que ce nom lui a été inspiré par l'un des personnages des Aventures d'Arthur Gordon Pym d'Edgar Allan Poe (1838) mais aussi par des récits de naufragés ayant succombé au cannibalisme pour survivre au XVIII ème et XIX ème siècles.

Conclusion : A l'instar de L'odyssée de Homère, l'odyssée de Pi est un récit d'aventure semé d'embûches. Ce conte initiatique est visuellement magnifique et Ang Lee semble prendre un malin plaisir à manier les nouvelles technologies pour jouer sur tous les sens. L'eau est si belle et si limpide qu'on a l'impression de pouvoir la toucher. Les sons sont si bien calculés qu'on a l'impression d'être immergé.

L'odyssée de Pi

L'aspect allégorique de l'histoire de Pi lui donne la dimension d'un mythe fondateur, comme si nous devions tirer des enseignements de cette histoire extraordinaire. L'odyssée de Pi gagne en grandeur dans le sens où il peut mener à réfléchir sur l'ordre de la nature dans nos sociétés modernes. En effet, à plusieurs reprises, Pi implore Vishnou. Vishnou est une divinité hindoue qui est le dieu de la stabilité du monde. Son but est donc de préserver l'ordre du monde. Cette divinité a plusieurs avatars et il est particulièrement intéressant de noter que l'un de ses avatars est la tortue Kurma. En effet, à la toute fin du film, Pi raconte une autre version de son histoire. On peut y entendre que le cuisinier présent à bord du canot de sauvetage s'en est pris au jeune garçon car ce dernier n'avait pas fait exprès de laisser échapper une tortue. Or, la tortue Kurma joue un rôle central dans la mythologie indienne. Cet avatar de Vishnou est connu pour avoir récupéré un certain nombre d'objets ou de personnes sacrés au fond de l'océan après le barattage de la mer de lait par les dieux et les démons. En ayant cette légende à l'esprit, il est difficile de croire que Pi aurait pu sacrifier cette tortue qui, de par sa culture hindoue, représente pour la tortue Kurma qui porte le monde des Dieux sur son dos afin de les préserver du déluge, épisode que l'on peut rapprocher du naufrage.
Cet épisode de la mythologie hindoue qu'il est possible de retrouver dans l'odyssée de Pi semble confirmer le thème de l'équilibre du monde et de la nature. Le combat de Pi qui le mène à reconsidérer la nature de l'homme et sa position dans le monde peut trouver un écho dans l'ordre du monde. A l'heure actuelle, les enjeux écologiques semblent avoir été clairement démontrés et ce film tout comme Les bêtes du sud sauvage de Benh Zeitlin semble s'inscrire dans cette reconsidération de la place de l'homme dans l'univers. Ces deux films ne placent plus l'homme au centre de l'univers mais comme une petite partie de l'univers.

L'odyssée de Pi

Côté casting, il est important de souligner la très belle prestation de Suraj Sharma qui est la plupart du temps seul à l'écran. Son interprétation contribue à créer des moments forts dans ce film où les émotions sont omniprésentes.

Enfin, si l'on devait résumer l'odyssée de Pi en un seul mot, merveilleux correspondrait parfaitement.

Bibliographie :
Dictionnaire des symboles de Jean Chevalier et d'Alain Gheerbrant
Noosphere
Le grenier de Clio

Erin

 
 
 

Photos du film :