Réalisé par : Joachim Lafosse
Avec : Emilie Dequenne, Tahar Rahim, Niels Arestrup
Sur un scénario de : Thomas Bidegain, Joachim Lafosse et Matthieu Reynaert avec une musique de : prénom du compositeur nom du compositeur
Genre : Drame
Film Franco-Belge réalisé en 2012

 

 

Synopsis du film :
Murielle et Mounir s’aiment passionnément. Depuis son enfance, le jeune homme vit chez le Docteur Pinget, qui lui assure une vie matérielle aisée. Quand Mounir et Murielle décident de se marier et d’avoir des enfants, la dépendance du couple envers le médecin devient excessive. Murielle se retrouve alors enfermée dans un climat affectif irrespirable, ce qui mène insidieusement la famille vers une issue tragique.

 
 

Analyse de film :

Critique :

"A perdre la raison" s'inspire d'un terrible fait divers : celui d'un quintuple infanticide commis par Geneviève Lhermitte le 28 février 2007 en Belgique. Joachim Lafosse, qui a changé pas mal d'éléments de la vraie histoire, n'excuse évidemment pas ces terribles crimes, mais essaie de comprendre comment une femme peut devenir un monstre et commettre du coup un acte monstrueux : les relations malsaines au sein de sa famille et belle-famille (mariages arrangés, dépendance financière, un beau-père trop présent, beaucoup d'enfants au sein de la maison, sexualité ambiguë...) ont pu ainsi participer à cet acte qui ressemble à un coup de folie (il faut réellement avoir perdu la raison pour tuer ses propres enfants) mais qui reste tout de même assez réfléchi, il faut voir l'avant-dernière scène pour apercevoir cette ambiguïté (après, cela reste mon avis, vu que ce genre de questions reste assez délicat) : même si Murielle a l'air "zombifiée" quand elle achète le fameux couteau et qu'après elle a l'air de regretter son acte criminel (comme si elle sortait de sa bulle meurtrière), elle a quand même trimballé l'idée jusqu'à ce qu'elle rentre chez elle; ça reste, pour moi, différent de la personne qui fait une crise, prend un couteau dans la cuisine et tue tout le monde. Tuer ses enfants semble comme un moyen de se débarrasser de ses démons et de cette vie qui semble la déranger.

A perdre la raison

Du coup, tous les personnages sont présentés avec des faces complexes. L'entourage de Murielle semble mesquin (les petites phrases glissées à droite et à gauche, un mari qui a l'air contre l'avortement, etc...) et en même temps Murielle semble avoir choisi cette vie avec des enfants qui finissent par la fatiguer. Bref, l'analyse psychologique des personnages est très intéressante. Cette psychologie est également bien transcrite à travers le visage d'Emilie Dequenne : au début, son personnage semble respirer le bonheur, mais plus on avance, plus Dequenne est bouffie, blanche, transpirante, avec des gros fatigués. Dit comme ça, ça fait caricatural, mais pourtant, ça fait totalement naturel, on y croit vraiment ! On y croit aussi parce que Dequenne est vraiment excellente dans ce film, tout comme Tahar Rahim et Niels Arestrup.

Tinalakiller

Critique analytique :

Inspiré de l'affaire Geneviève Lhermitte (2007), le film tente de chercher les raisons qui ont poussé une mère de famille à commettre l'irréparable. Sans jamais juger les personnages, Joachim Lafosse oriente son explication vers la présence du docteur Pinget qui asphyxie la famille. Père adoptif de Mounir, époux de la soeur de ce dernier, il fournit au couple un certain confort financier. Bien que Muriel et Mounir travaillent et soient indépendants, Mounir ne parvient jamais à se détacher de la présence de son bienfaiteur. Et pour le réalisateur, le problème est là : il existe dans cette maison deux couples : Muriel et Mounir et Mounir et le docteur Pinget. Cela est clairement mis en évidence lorsque Muriel et Mounir annoncent au docteur qu'ils vont se marier mais qu'ils doivent un peu attendre afin de pouvoir se payer un voyage de noces. Le docteur propose alors de leur payer le voyage comme cadeau de mariage. Mounir et Muriel acceptent mais Mounir pose ses conditions : le médecin doit venir avec eux. Il devient alors évident que quelque chose cloche.

A perdre la raison

Muriel (superbe Emilie Dequenne) apparaît comme la figure même de Médée. En effet, Médée égorge ses enfants après que Jason l'ait répudiée. Muriel agit de même après que Mounir (génial Tahar Rahim) semble s'être lassée d'elle. Très discret, nous n'aurons pas accès à ses sentiments réels mais l'on voit bien ce que Muriel ressent et ce qu'elle ressent c'est justement un sentiment d'abandon. Pour montrer cela, Joachim Lafosse ne filme que très rarement le couple ensemble alors qu'au début même de leur relation, ils étaient toujours très collés-serrés. Muriel semble bel et bien souffrir de ce que Alain Depaulis a appelé "le complexe de Médée" qui concerne généralement les femmes se sentant abandonnées et qui vont supprimer leurs enfants pour priver le père et symboliquement le castrer.
Autre élément avant-coureur : la manière dont Muriel traite sa féminité. Relativement apprêtée au début du film, elle devient petit à petit un ventre et un corps informe caché sous des vêtements trop larges pour elle. Doit-on y voir un refus de féminité ? la perte de son identité féminine ?

A perdre la raison

Le docteur Pinget, remarquablement interprété par Niels Arestrup, est un personnage difficile à cerner. Telle une ombre, sa présence plane sur tout le film. Il est difficile son attitude envers Muriel et Mounir. Très paternel avec Mounir, voire même paternaliste avec la famille de ce dernier, il a des mots particulièrement durs avec Muriel qu'il enfonce un peu à chaque phrase. Quel rôle occupe-t-il vraiment dans cette famille ? Difficile à dire.
Autre scène révélatrice : la signature du bail de la maison. La présence du docteur Pinget est particulièrement inquiétante dans le sens où il ne paraît pas normal que cet homme aménage avec eux alors que le couple a déjà quatre enfants. La signature du docteur apparaît comme l'élément qui scelle la tragédie. Une fois le contrat signé, il semble impossible de faire marche arrière.

A perdre la raison

La grande réussite du film est de réussir à faire du foyer et de la famille des cellules de prison. Au fur et à mesure que les enfants naissent, l'espace se réduit jusqu'à devenir trop petit pour la famille qui décide de déménager dans une maison mais toujours avec le Docteur Pinget. Le réalisateur multiplie les indices qui mèneront au dénouement final. Prenons les naissances des enfants par exemple. Les trois premières grossesses et les trois premiers accouchements se déroulent sans encombre. A la clinique, on voit une mère subjuguée par le bonheur au point de ressentir aucune douleur. Lors du quatrième accouchement, pour la première fois, Muriel souffre en mettant au monde son dernier enfant comme si la triste réalité avait soudain refait face.

A perdre la raison

En cherchant les raisons qui poussent une mère à tuer de ses propres mains ses enfants, le réalisateur oublie un peu l'aspect de la folie passagère. Dans A perdre la raison, tout semble parfaitement logique alors que rien, y compris les explications avancées par le film, ne peut expliquer un geste aussi tragique. Enfin, peut-être est ce à cause du montage qui dévoile dès la première scène la conclusion du film mais A perdre la raison qui a beau être un très bon film ne parvient jamais à dépasser un certain stade émotionnel. Pourtant, on ne peut pas oublier la scène qui révèle au grand jour le mal-être de Muriel. Au son de Femmes, je vous aime de Julien Clerc, Muriel explose en sanglots au volant de sa voiture. Cette explosion de désespoir et de tristesse est très fort car jusqu'ici Muriel avait contenu ses larmes sous un visage gonflé.

Erin

 
 
 

Photos du film :