Réalisé par : Carlos Saura
Avec : Geraldine Chaplin, Ana Torrent, Mónica Randall, Florinda Chico
Sur un scénario de : Carlos Saura avec une musique de : Federico Mompou
Genre : Drame
Film Espagnol réalisé en 1976

 

 

Synopsis du film :
Ana, 9 ans, ne dort plus la nuit dans la grande maison madrilène familiale. Ses parents sont morts récemment. Sa mère s'est éteinte de chagrin et de dépit amoureux, son père a succombé à une maîtresse vengeresse. Témoin de ces deux morts malgré elle, Ana refuse le monde des adultes et s'invente son univers. Elle s'accroche à ses rêves et ses souvenirs pour faire revivre sa mère et retrouver son amour. Elle remplit son quotidien de jeux qu'elle partage avec ses soeurs.

 
 

Analyse de film :

Critique analytique :

Histoire de l'Espagne et Franquisme

Cría Cuervos est un film profondément ancré dans la période franquiste. En effet, le film a été tourné en 1975, c'est à dire l'année où Franco est décédé et où l'Espagne s'est libérée de la dictature.

Carlos Saura truffe son film de petits éléments. Ainsi, la maison d'Ana et de ses sœurs semble isolée du monde, comme l'Espagne l'était dans son temps. Le franquisme passe par les personnages. Ainsi, Paulina qui est une femme autoritaire, qui fait régner la loi dans la maison semble pencher du côté franquiste. C'est d'ailleurs ce que montre une scène où on la voit apprécier la compagnie d'un militaire.

Cría Cuervos

La mère d'Ana, pianiste talentueuse apparaît comme une martyr du régime franquiste qui faisait une importante censure et ne permettait pas aux artistes de s'épanouir artistiquement. Saura se sert donc de ce personnage pour critiquer le régime politique franquiste.

La mort du père est aussi un prétexte pour aborder la transmission des valeurs franquistes et donc pour faire perdurer le régime. Ainsi, l'on se rend compte que le père de famille en bon militaire a laissé à ses filles pour héritage des objets en rapport avec le nationalisme : un pistolet et un drapeau. La petite Ana, esprit rebelle représentant une nouvelle génération prête à s'affranchir du carcan franquiste, n'hésitera pas à retourner cette arme contre ceux qui prônent ce régime c'est à dire sa tante et un militaire.

Il est intéressant de noter la manière dont est traité le personnage du père. Anselmo n'a rien d'agréable. Il est lâche et égoïste. Glacial, il n'hésite pas à maltraiter sa femme sur le plan psychologique au point que cette dernière avoue avoir envie de mourir. Souvent absent, il ne semble avoir aucune affection pour ses filles. Carlos Saura a donc fait d'Anselmo un personnage profondément antipathique afin de s'en servir comme la métaphore du régime franquiste.

Cría Cuervos

Le réalisateur ne manque pas de montrer que la fin du régime est proche. En effet, les personnages pro-Franco sont menacés. Le père de famille meurt au début du film. La tante et un militaire sont menacés par une arme à feu. Mais surtout Ana et ses sœurs portent en elles l'espoir du renouveau.

Le titre du film "Cría Cuervos" est tiré du proverbe espagnol : "Cría cuervos y te sacarán los ojos", ce qui signifie en français : "Élève des corbeaux et ils t'arracheront les yeux". L'étude de cette expression aide à la compréhension du film. En effet, le verbe "criar" est proche du sens d' élever, éduquer un enfant. L'on voit donc comment le titre établit un parallèle entre les enfants et les corbeaux qui se retourneront contre ceux qui les ont éduqué, c'est à dire des personnes pro-franquistes. Le titre porte donc l'idée d'un renouveau générationnel.

La mort : pertes et souvenirs

Dès la première scène, le film est marqué par la mort. La petite Ana découvre son père mort dans son lit après un dernier ébat. Vêtue d'une chemise de nuit blanche, elle erre dans la maison comme un fantôme. Peu après, nous faisons la connaissance de la mère de famille elle aussi décédée bien avant son mari. Pourtant, on la voit là à s'occuper de la petite Ana. Cette mort antérieure à celle de son père, Ana la vit au quotidien. Elle aime revoir sa mère au détour d'un couloir et sentir sa présente chaleureuse qui réconforte son petit cœur d'enfant. Il est intéressant de voir comment Ana perçoit différemment la mort de son père et celle de sa mère. Alors qu'elle ne pense pas à son père, elle aime repenser à sa mère et la faire apparaître grâce à son imagination débordante.

La chanson qui rythme le film " Porque te vas" de Jeanette traduit les sentiments d'Ana. Les hispanophones remarqueront que le titre est au présent, comme si la mère d'Ana était en train de partir au moment même où la chanson passe. Sa mort revient sans cesse dans l'esprit de la petite fille qui ne parvient pas à inclure cet évènement dans le passé.

Cría Cuervos

Le thème du souvenir est le fil rouge du film puisque l'histoire est racontée par Ana devenue adulte. Elle raconte donc ses souvenirs de cette époque aujourd'hui disparue mais encore tellement présente dans le cinéma espagnol actuel.

La grand-mère paralysée et muette passe son temps à regarder des photographies d'un passé révolu. Ayant sans doute connu une autre époque que le franquisme, elle a dû mal à se rappeler d'une autre vie que celle sous Franco qui a régné de 1939 à 1975. La vieille dame ne semble pas voir l'avenir de l'Espagne, ce qui peut se comprendre étant donné qu'elle doit avoir connu toute la période franquiste et que cette période présente apparaît comme un long cauchemar présent sans fin.

En dépit de son jeune âge, Ana a marqué l'esprit des spectateurs pour le rapport qu'elle entretient avec la mort. Confrontée très tôt à cette réalité (Ana a perdu ses parents mais aussi son cochon d'inde), Ana assume ses pulsions de mort. Elle avoue face à la caméra qu'elle veut la mort de Paulina sa tante mais aussi son père qu'elle tient responsable de la mort de sa mère.

Le monde de l'enfance

En dépit de la forte présence de la mort qui imprègne tout le film, Cría Cuervos est aussi un film sur l'enfance. Carlos Saura s'est d'ailleurs souvenu de sa propre enfance pour réaliser le film. D'après un entretien donné à Thomas Tertois, c'est pour cette raison que l'on trouve des pattes de poulet dans le réfrigérateur.

La petite rebelle Ana a ses habitudes et ses rituels. Avec ses sœurs, elle s'invente un monde. Les jeux auxquels elles jouent sont joués par la plupart des enfants : elles se déguisent en adultes, Ana se maquille comme sa mère, elles dansent sur de la musique, elles font des collages avec des coupures des magazines. Cependant, ces activités enfantines contrastent fortement avec la maturité et la lucidité avec laquelle Ana voit le monde.

Représentante de la nouvelle génération, Ana est pourtant le symbole même de la résistance contre la dictature franquiste agonisante.

Dans Cría Cuervos, Carlos Saura filme de la même manière les scènes de la vie réelle et les scènes imaginées par Ana. Ainsi, les apparitions de la mère ont la même consistance que les scènes quotidiennes. L'abolition de la frontière entre la réalité et l'imagination plonge complètement le film dans le monde de l'enfance. Qui d'autre qu'un enfant peut avoir assez d'imagination pour fermer les yeux et faire apparaître sa mère pour palier son manque et faire face au sentiment d'abandon ? En effet, la musique associée à Ana est Porque te vas de Jeanette, chanson sur la perte et l'abandon. Cette chanson vive et mélancolique à la fois correspond parfaitement à la petite fille qui malgré tout conserve l'énergie propre à l'enfance mais dont la détresse est immense.

Femmes espagnoles

L'on ne peut pas dire que Cría Cuervos soit un film tendre avec les femmes. En effet, la mère interprétée par la magnifique Géraldine Chaplin est un personnage tendre et gracieux qui va être victime des hommes et du franquisme. Talentueuse pianiste, elle a dû mettre un terme à sa carrière, ce qui l'a empêché de s'épanouir professionnellement. Appartenant au monde de la musique, de la culture et de l'art, elle s'oppose radicalement à son mari un militaire de carrière franquiste pour qui l'art n'a aucune importance. Dans un sens, cette mère victime, méprisée et meurtrie est une métaphore de l'Espagne elle-même. Subissant les affronts de son mari, elle plie peu à peu sous la pression et finit par mourir rongée par un mal terrible : le cancer. La mère d'Ana est une pianiste c'est à dire une artiste. Son art la place du côté de la culture et donc de la République par opposition à son mari militaire franquiste. Notons que l'identification entre Ana et sa mère qui sont jouées par la même actrice permet de montrer l'évolution de la société espagnole. En effet, Ana n'a beau ne pas avoir dépassé les dix ans, elle sait dire non. La déchéance de cette mère tendre et le fait que sa présence dans le film soit dû à sa cruelle absence dans la famille permettent au film de gagner en émotion.

Cría Cuervos

Dans la maison madrilène, c'est la bonne Rosa qui apparaît comme le véritable substitut de la mère. Son physique plantureux, sa tendresse maternelle et son attribut de mère nourricière font d'elle une personne réconfortante. Rosa permet également à Carlos Saura de compléter le parfait portrait de la famille bourgeoise de l'époque. Femme du peuple, elle n'a pas vraiment le droit de s'exprimer. Dans un sens, ses droits sont donc aussi bafoués.

Enfin, la tante Paulina a beau être une femme, ses manières rigides et bourgeoises ne lui permettent pas d'apparaître comme une femme tendre et maternelle. Sa rigidité et ses contacts avec les militaires la rapprochent donc davantage du sexe masculin et donc du régime franquiste.

Conclusion :

Cría Cuervos de Carlos Saura est un film essentiel capable de toucher l'ensemble des spectateurs. En effet, la variété des thèmes abordés permet de toucher différents spectateurs en fonction de leur sensibilité. Certains verront dans Cría Cuervos un film mémoire sur le franquisme et une Espagne en souffrance. D'autres y verront davantage un film sur l'enfance.

Cría Cuervos fait partie de ces grands films dont les images hantent l'esprit.

Cría Cuervos

Bibliographie :

- Dossier pédagogique réalisé par Julie Lebert, professeur d’espagnol au Lycée Alfred Kastler à Cergy Pontoise (95) et Ana-Marie Tome, professeur d’espagnol au Collège Jean-Jacques Rousseau à Creil (60)

- L'album d'Ana, une mémoire de l'Espagne, une explication sur le film par Claude Murcia, professeur d'études cinématographiques et de littérature

Erin

 
 
 

Photos du film :