Réalisé par : Chang-dong Lee
Avec : Jeong-hee Yoon, Nae-sang Ahn, Hira Kim, Da-wit Lee, Yong-taek Kim
Sur un scénario de : Chang-dong Lee avec une musique de :
Genre : Drame
Film Coréen réalisé en 2010

 

 

Synopsis du film :
Dans une petite ville de la province du Gyeonggi traversée par le fleuve Han, Mija vit avec son petit-fils, qui est collégien. C'est une femme excentrique, pleine de curiosité, qui aime soigner son apparence, arborant des chapeaux à motifs floraux et des tenues aux couleurs vives. Le hasard l'amène à suivre des cours de poésie à la maison de la culture de son quartier et, pour la première fois dans sa vie, à écrire un poème. Elle cherche la beauté dans son environnement habituel auquel elle n'a pas prêté une attention particulière jusque-là. Elle a l'impression de découvrir pour la première fois les choses qu'elle a toujours vues, et cela la stimule. Cependant, survient un événement inattendu qui lui fait réaliser que la vie n'est pas aussi belle qu'elle le pensait.

 
 

Analyse de film :

Critique analytique :

Poetry c'est l'histoire d'un film qui sait confronter les mondes et en faire sortir le meilleur.
Quels sont ces mondes ?
D'un côté, il y a la poésie et Mija, cette grand-mère qui cherche désespérément l'inspiration; et de l'autre il y a la réalité et son lot d'atrocités : le viol de la jeune fille, le manque de respect du petit-fils de Mija, le manque de vie qui touche de la jeunesse.
La beauté et l'horreur se mêlent et finissent par accoucher d'un poème.

Poetry

Poetry c'est aussi l'histoire de mondes qui se confrontent mais qui ne parviennent pas à communiquer.
Cette impossibilité de communiquer est particulièrement visible dans la relation qu'entretiennent Mija et son petit-fils. L'adolescent vit dans un monde moderne : la technologie y occupe alors une grande importance. Mija, quant à elle, travaille plus ou moins pour élever son petit-fils, qui ne semble accorder aucune importance à sa grand-mère. Pour lui, il est normal et légitime Mija se mette en quatre pour lui. C'est presque un dû.
De plus, Mija ne parle jamais à son petit-fils de ce qu'il a fait. Tous deux enfermés dans leur bulle respective, Mija et son petit-fils ne peuvent pas communiquer.
Mija est dépassée par la modernité. Elle ne comprend pas que son petit-fils veuille changer de téléphone portable seulement un an après son achat. Elle ne comprend pas non plus comment fonctionne un ordinateur. Elle s'étonne devant des fleurs artificielles qui égaient le bureau de son médecin.

Poetry

En dépit de toute la beauté qui se dégage du film, Lee Chang-Dong n'oublie pas de critiquer la société coréenne actuelle. Ainsi, personne ne semble comprendre le désir de Mija de rechercher la beauté dans le monde et d'écrire un poème. Personne ne semble non plus comprendre la coquetterie de Mija.
La fille de Mija a confié son fils à sa grand-mère préférant ainsi sa carrière à son rôle de mère. Bref, la génération d'âge moyen ne semble intéressée que par une vie calculée et financièrement réfléchie.
Le poème est libérateur pour Mija et va même la mener à prendre une décision importante. Elle va démissionner de son rôle de mère de substitution et rendre à sa fille le fils qu'elle n'a pour le moment pas assumé. Les valeurs morales de Mija triomphent des valeurs monétaires.
Mija est cependant confrontée à un problème d'ordre financier. Elle doit trouver cinq millions de wons pour acheter avec les autres parents des adolescents criminels, le silence de la mère de la victime.
Non seulement Mija n'a pas les moyens d'obtenir tout cet argent mais en plus elle sait dans son for intérieur que cet argent n'atténuera pas la peine de cette mère qui vient de perdre sa fille.
Ce problème d'ordre financier va mener Mija à entacher la relation sexuelle qu'elle va avoir avec " Monsieur Le président". Alors qu'elle accepte de donner la sensation à ce vieil homme d'être un homme "une dernière fois" par pitié et un peu par bonté, son acte est entaché par le besoin financier. Ainsi, elle ira demander l'argent dont elle a besoin à ce vieil homme. Chantage ? Peu importe comment vous appellerez cela, Mija n'a pas à se justifier.

Poetry

Le cinéma et la poésie sont deux arts en crise. Pourquoi écrire des poèmes alors personne ne s'en préoccupe ? Pourquoi réaliser un film aujourd'hui alors que le cinéma est menacé.
Poetry pose la question universelle relative à tout art. D'où vient l'inspiration ? D'où naît la beauté ?
Mija est obsédée par l'inspiration et demande constamment comment faire pour écrire un poème. Son professeur de poésie lui répond alors que « le plus difficile n’est pas d’écrire un poème, le plus difficile, c’est d’avoir envie d’écrire un poème ».
Mija a-t-elle vraiment envie d'écrire un poème ? Rien n'est moins sûr car Mija sait que l'écriture du poème l'amènera à lutter contre la souffrance et la tristesse.
Si Mija tient tellement à trouver l'inspiration pour écrire son poème c'est parce qu'elle veut aussi et absolument échapper à l'horreur de la situation actuelle à laquelle elle est confrontée.
Le film s'intéresse au processus de création d'une œuvre d'art : un poème.
"La poésie est même dans la vaisselle sale" suggère le professeur de poésie. Est-ce un indice permettant de nous faire comprendre que Mija ne trouvera pas la beauté dans les belles choses : la nature, les arbres, les pommes et etc ... mais bel et bien dans l'horreur.


Poetry

Alors que les mots commencent à échapper à Mija, cette dernière se lance dans l'écriture d'un poème. Elle n'imagine pas à ce moment-là que l'écriture de ce poème ne pourra être que le résultat d'une introspection douloureuse. Cependant, il sera aussi une véritable libération. En effet, écrire un poème, c'est " voir vraiment". L'écriture de ce poème va permettre à Mija d'ouvrir les yeux sur l'horreur du monde mais aussi sur sa beauté quotidienne.
Paradoxalement, c'est au moment où Mija se met à rechercher à la beauté dans le monde qu'elle est violemment confrontée à la cruelle réalité de la vie : son petit-fils a participé pendant plusieurs mois à un viol collectif sur une collégienne qui a fini par se suicider.
Le viol et le suicide d'Agnès sont un choc violent pour Mija. Elle réalise que le monde n'est pas aussi beau qu'elle le pensait. Mija souffre car son monde est remis en question. Écrire ce poème est particulièrement douloureux car elle doit aller chercher au plus profond d'elle même ce qu'elle ressent. Ainsi, Mija pleure sous la douche, ou erre sous la pluie seule perdue dans ses pensées.

Toujours vêtue de robes fleuries, Mija apparaît elle même comme une fleur fragile et pleine de fraîcheur.
Mija est un personnage seul, enfermé dans un monde qui lui est propre et rejetant la réalité parfois difficile du monde. Mija n'est qu'amour et bonté.
La véritable force du personnage de Mija c'est son humanité. Ainsi, le film comporte de nombreuses scènes émouvantes mettant en scène l'humanité de Mija. La grand-mère est bien la seule à éprouver de la compassion pour la mère de la jeune fille qui s'est suicidée.
C'est à la fois par pitié et peut-être aussi un peu par amour que Mija accepte de faire l'amour avec le vieil hémiplégique pour qui elle travaille.

Poetry

Lee Chang-Dong, réalisateur mais aussi homme de lettres signe quelques scènes métaphoriques d'une grande beauté. L'on pense ainsi à la scène où Mija va voir la mère de la jeune fille qui s'est suicidée afin d'obtenir un accord. Mija oublie pour quelles raisons elle est venue voir cette dame. Toutes les deux parlent de la vie et des abricots.
Mija renonce-t-elle à lui dire ce qu'elle a à lui dire ou oublie-t-elle simplement pour quelle raison elle est venue la voir. Subjuguée par la beauté de la nature et l'inspiration qui lui vient soudainement, Mija oublie aussi peut être la raison de sa venue à cause ou grâce à son poème.
Mija raconte alors qu'elle a ramassé des abricots tombés sur le sol, car c'est bien là qu'ils sont les meilleurs. "C'est en tombant de l'arbre que l'abricot renait" avoue Mija.
Peut-être faut-il comprendre alors qu'après avoir touché le fond, on ne peut que se relever. Ainsi Mija assure sa renaissance par l'écriture de ce poème qu'elle s'efforce d'écrire.

Poetry

Mija s'offre une partie de badminton avec son petit-fils peu avant l'arrestation de ce dernier. Elle lui offre en quelque sorte un dernier instant de répit. Lee Chang-Dong avait pourtant annoncé cet évènement en truffant son film d'indices. Mija prépare en quelque sorte le départ de son petit-fils : elle partage une pizza avec lui, elle le fait se laver et appelle sa fille. Peu étonnée par la venue du policier du club de lecture, que l'on sait honnête puisqu'il s'est battu contre la corruption au sein de la police, le spectateur se demande si Mija n'a pas dénoncé son petit-fils.
Alors que l'adolescent criminel monte dans la voiture de police, le policier du club de lecture prend la place du petit-fils et renvoie la balle à Mija. Cela montrerait-il leur complicité et leur secret ?


Les parents des jeunes criminels ne pensent à aucun moment à l'acte de leurs enfants ni à la souffrance endurée par la jeune fille qui n'a trouvé le repos que dans la mort. Ce qui compte pour ces parents c'est l'avenir de leurs enfants. A aucun moment, ils ne pensent au mal qu'ont fait les fruits de leurs entrailles. L'un des pères se demande tout de même pourquoi ils ont fait ce qu'ils ont fait « Elle était petite et moche, je me demande pourquoi ils ont fait ça », mais sa pensée n'est alors empreinte que d'insanité. Seule Mija se pose des questions sur la souffrance d'Agnès la victime et sur les raisons qui ont poussé ces jeunes à faire du mal.

Poetry

Ironiquement, Mija est la seule élève à rendre un poème au professeur à la fin du stage. Tous les autres élèves, plus jeunes, ne se sont pas donnés cet effort, n'ont pas réussi à se torturé ni à avoir l'inspiration. Dans son poème, Chanson d'Agnès, Mija parle au nom de la jeune fille en s'imaginant ce qu'elle aurait aimé dire avant de se jeter dans le fleuve.
La scène où le chapeau de Mija tombe à l'eau est un écho au suicide de la jeune fille et au destin de Mija.
Mija disparait au profit de la jeune fille dont la visage apparaît pour la première fois à l'écran. Où est passé Mija ? Que devient-elle ? L'on ne peut pas savoir mais ce qui est important de voir c'est que Mija est présente par son absence. Il est possible de penser que Mija s'est donnée la mort en se jetant dans le fleuve. C'est la scène où son chapeau tombe dans l'eau qui l'annonce peut-être, tout comme sa maladie qui est une allusion à la mort. Les mots s'en vont petit à petit comme la vie s'en va peu à peu un peu plus chaque jour.
En supposant que Mija se soit jetée dans le fleuve, comme la jeune fille, l'on peut alors véritablement parler de dualité entre les deux personnages. De plus, ce poème est la seule trace écrite qui restera.

Poetry

La chanson d'Agnès mêle la voix de la sexagénaire et celle de la jeune fille. Peu à peu, la voix de Mija devient celle d'Agnès.
Le film commence sur le visage caché de la fille dans l'eau et se termine sur son visage serein, ce qui est plutôt significatif. Agnès a pu s'exprimer à travers le poème de Mija.

Lee Chang-Dong a beau entièrement maîtrisé son film, Yoon Jung-hee, légende vivante du cinéma coréen apporte une interprétation unique qui lui aurait bien valu un prix d'interprétation au Festival de Cannes 2010.
Yoon Jung-hee illumine le film par sa beauté, son humanité, sa tendresse, sa douceur et sa simplicité.

Sensible, subtil et intelligent, le film de Lee Chang-Dong bouleverse par sa sincérité, sa beauté et sa simplicité.
Poetry est plus qu'une œuvre cinématographique d'une beauté exceptionnelle, c'est aussi une réflexion sur le sens de la vie.

Ma palme d'or 2010 !

Poetry

Poème extrait du film.

Ecrire un poème
De Cho Yonghye

Ecrire des poèmes
C'est se souvenir de la mère
Dans l'aube du solstice d'hiver
Jointures enflées
Lavant du riz blanc.

Ecrire des poèmes
C'est pleurer réveillée seule
En pleine nuit.

C'est façonner une pierre angulaire
Droite et solide
Pour soutenir le pilier du coeur
Qui s'effondre.

C'est endormir
Le coin de la fenêtre nue
Qui résistant de toutes ses forces
A tremblé toute la nuit.

On a beau puiser, puiser
L'eau mousseuse montre
Voilà qu'on la vide sans mesure.

C'est faire une forêt du vide.

Erin

Critique :

Certains pensaient que Poetry allait remporter la Palme d'Or, lors du dernier Festival de Cannes. Je n'ai pas vu beaucoup de films du palmarès mais ça ne m'aurait pas dérangé qu'il remporte le fameux prix. Poetry méritait de figurer dans le palmarès mais ne méritait pas de remporter qu'un "simple" prix de scénario. Le scénario n'est pas mauvais, bien au contraire, il est complexe, pointilleux et intéressant, mais quand on voit ce film, le scénario n'est pas la chose qui peut sauter aux yeux. Poetry méritait de remporter le prix d'interprétation féminine. L'actrice Yun Jung-hee est magnifique, attachante, splendide, formidable et émouvante, et tient le film sur ses épaules (et on aurait évité le discours de Binoche, que j'ai trouvé personnellement idiot). C'est une des meilleures performances de l'année.  

Poetry pouvait aussi remporter le prix de la mise en scène. Cette dernière m'a réellement impressionnée. Tout semble être précieusement pensé, c'est assez impressionnant. Certaines personnes ont dû certainement trouvé le film long. Je peux le comprendre. Le film n'est pas court, c'est vrai qu'il y a des longueurs mais ne m'ont pas gêné et ne sont pas inutiles du tout, elles ont du sens. Les mots, les répliques sont aussi justement bien trouvés. Le film en fait aurait pu remporter un grand Prix voire la Palme d'Or, largement. Le sujet est horrible (maladie, viol, problème de communication entre le jeune et la grand-mère, d'ailleurs le film montre aussi le décalage entre les générations) mais j'ai rarement vu un film d'une telle beauté, d'une telle sensibilité, d'une si grande perfection, d'une telle tendresse, d'une si belle délicatesse et d'une extrême pudeur. Poetry est tout simplement une belle leçon de vie. J'éprouve pour le réalisateur un immense respect pour avoir signé ce sublime et élégant portrait de femme.

Tinalakiller

 
 
 

Photos du film :