Réalisé par : Jaume Collet-Serra
Avec : Vera Farmiga, Peter Sarsgaard, Isabelle Fuhrman, CCH Pounder, Jimmy Bennett, Aryana Engineer
Sur un scénario de : David Johnson avec une musique de : John Ottman
Genre : Thriller
Film Américain réalisé en 2009

 

 

Synopsis du film :
Après avoir perdu l'enfant qu'elle attendait, la fragile Kate voit ressurgir les douloureux souvenirs d'un passé qu'elle préférerait oublier. Hantée par des cauchemars récurrents, et décidée à retrouver une vie de couple équilibrée, elle fait le choix, avec son compagnon John, d'adopter un enfant. A l'orphelinat voisin, Kate et John se sentent étrangement attirés par une fillette, Esther. Mais Kate ne tarde pas à découvrir la face cachée de la " douce " enfant. Autour d'elle, personne n'a rien remarqué, et nul ne semble partager ses doutes et ses inquiétudes...

 
 

Analyse de film :

Critique analytique :

Que l'on ne s'y trompe pas, Esther n'est pas l'un de ces films mettant en scène un enfant du diable. Esther n'est pas non plus un simple film à frisson. Esther est avant tout un drame mettant en scène une famille américaine meurtrie par la vie.
Kate, la mère de famille a un passé alcoolique, et a subi la perte de son bébé. Profondément blessée par la mort de son dernier enfant, Kate décide d'adopter et de donner son amour à un enfant qui d'après elle "en a besoin".
Lorsque Kate et son mari John rencontrent Esther à l'orphelinat, c'est "le coup de foudre".
Esther, une petite fille de 9 ans d'origine russe, qui a perdu sa famille adoptive dans un incendie, apparaît à Kate et John comme la petite fille idéale : réservée mais brillante et gentille.
Pourquoi parler de "coup de foudre" ? Au moment même où John fait connaissance avec Esther, le spectateur sent bien que le courant passe entre les deux personnages. Esther et John semblent naturellement attirés l'un vers l'autre. John a trouvé la petite fille idéale, Esther a trouvé le père ou l'amant idéal.
L'on comprend aisément que ce couple s'intéresse à la fillette qui suggère à la fois mystère et promesse de bonheur.

Esther

La principale qualité d'Esther c'est le secret même de l'héroïne. Surprenant, crédible et supprimant toute dimension fantastique, le secret de la fillette est aussi effroyable.
Ce qui va suivre révèle l'intrigue du film. Si vous n'avez pas vu le film, il vous est déconseillé de continuer la lecture.

La vie d'Esther est entourée de mystère. Tout d'abord, l'orphelinat russe dans lequel elle a été adoptée n'a aucune trace d'elle dans ses dossiers. Sa famille adoptive les Sullivan a péri dans un étrange incendie d'origine criminelle.
La fillette est elle même assez étrange. Apparemment brillante, elle maîtrise une multitude de choses. Elle peint remarquablement bien, elle joue du piano à merveille, maîtrise parfaitement l'anglais et apprend à une vitesse remarquable la langue des signes.
Son apparence physique est assez étrange. Habillée à la mode d'antan, Esther semble être sortie d'une autre époque. Ce côté étrange est aussi attirant et rassurant, car les enfants de l'époque n'avaient pas les mêmes mœurs que les enfants actuels.
En plus de ses robes datées, Esther arbore un ras de cou et des bracelets épais desquels elle refuse catégoriquement de se séparer.
Méfiante, elle cache dans sa commode une Bible dans laquelle des photographies d'hommes adultes sont cachées. Elle s'enferme systématiquement dans la salle de bain. Est ce par peur d'être vue ou par habitude ? La suite du film nous l'apprendra. 
Sœur Abigail qui a connu Esther à l'orphelinat, prend des nouvelles de la fillette auprès de ses nouveaux parents. Lorsque Kate lui raconte que Brenda, une camarade de classe prétend avoir été poussée par Esther du haut d'un toboggan, cette dernière commence à s'inquièter. Elle trouve étrange qu'Esther soit toujours présente sur les lieux de prétendus accidents. A partir de ce moment-là, le vent tourne. Le spectateur et la mère adoptive d'Esther qui avaient alors de la sympathie pour cette petite fille remarquablement intelligente, commencent à se poser des questions sur son passé et à se demander qui elle est vraiment. Après tout, que savons nous d'Esther ? Quasiment rien.
Le spectateur a vu qu'Esther a vraiment poussé Brenda du toboggan. Cet évènement nous amène à nous demander quelle est la véritable nature d'Esther. Son apparence apparemment parfaite dissimulerait-elle une nature foncièrement mauvaise ?
Les soupçons et le doute envahissent l'esprit de Kate et du spectateur.
C'est à ce moment-là que le film bascule.

Esther

Le spectateur a parfaitement compris qu'Esther n'est pas l'enfant modèle qu'elle semblait être. La seconde partie du film, s'emploie à montrer jusqu'où peut aller la folie d'Esther. La scène la plus marquante est sans doute celle du meurtre de Sœur Abigail. Esther ne se contente pas de tuer Sœur Abigail, elle oblige sa petite sœur sourde et muette Max à participer au meurtre. Se servant même de Max pour attirer la bonne sœur, Esther démontre qu'elle ne semble pas pouvoir aimer autrui.
La seule forme d'amour qu'elle manifeste est celle pour le père de famille John. Cet amour prend cependant davantage la forme d'un désir obsessionnel.

Esther

Dès le début du film, une tension sexuelle s'installe. Kate et son mari n'ont apparemment pas eu de rapport depuis longtemps. L'arrivée d'un nouvel enfant dans la famille, Esther, permet au couple de se retrouver. Ainsi, le couple va un soir entreprendre une relation sexuelle sur la table de la cuisine. Esther va les surprendre. Inquiète des conséquences de leur acte sur Esther, Kate décide d'aller parler à la fillette. Cette dernière répond qu'elle sait parfaitement ce que Kate et John faisaient sur la table ce soir là : ils "s'enfilaient". Kate comprend alors que les mots d'Esther expriment quelque chose qu'elle connaît. Mais comment cela est il possible à 9 ans ?
La première rencontre entre Esther et John est imprégnée de cette tension sexuelle. Esther ne regarde jamais John comme un père mais plutôt comme un amant convoité. Bien que cela se sente, le spectateur s'empêche de penser qu'une petite fille de 9 ans puisse désirer son père adoptif. Puis, l'on pense au complexe d'œdipe et l'on se dit que ceci n'est peut être que passager et normal. Et pourtant, un sentiment de malaise s'installe lorsque Esther et John apparaissent ensemble à l'écran.
Esther va bientôt mettre en œuvre divers plans aussi machiavéliques les uns que les autres pour éloigner Kate de son mari. Usant des plus fins stratagèmes, la fillette se révèle être une manipulatrice redoutable, ce que les enfants ne sont pas censés être puisqu'ils représentent habituellement l'innocence.
La tension sexuelle installée et la nature manipulatrice d'Esther troublent le spectateur. Comment une enfant pourrait-elle être capable de tuer une femme de sang froid, de meurtrir sa mère adoptive afin de l'éloigner de son époux, et de briser une famille ? L'on a alors la sensation qu'Esther se compte davantage comme une personne adulte et criminelle que comme une enfant innocente.

A présent, le doute n'est plus permis pour le spectateur. Esther est un monstre. Le spectateur prend alors parti pour Kate qui commence à enquêter sur Esther et se battre pour sa famille.

Esther

Kate qui a un passé alcoolique n'est pas une mère parfaite. Cependant, elle tente de faire de son mieux pour s'occuper de ses enfants. Kate ressent beaucoup de culpabilité. Un jour, complètement ivre, Max est tombée dans un lac gelé et a failli se noyer. Meurtrie, elle porte le deuil de son bébé Jessica au plus profond d'elle. Du point de vue de Kate, le film est le combat d'une mère meurtrie et pleine de culpabilité qui va tenter de sauver les siens et reconstruire sa famille disloquée.

Sans l'adoption d'Esther, il n'y aurait pas eu de film. Il est donc normal que le film traite de ce thème latent. Pour Kate, Esther est la réponse à l'enfant qu'elle a perdu. Pourquoi avoir adopté une enfant de 9 ans et pas un bébé comme le font la majorité des couples en manque d'enfant ? Pourquoi ne pas avoir retenté d'avoir un enfant biologique ?
Le film ne répond pas à ces questions. Cependant, des hypothèses sont possibles.
Accueillir un nouvel enfant dans le foyer apparaît pour cette famille comme un besoin imminent et comme un élément de reconstruction familial.
Esther qui est manipulatrice et blessante pose pourtant une question intéressante quant à l'adoption : "Il doit être dur d'aimer un enfant adopté comme le sien". A vous de voir.
L'on peut voir dans Esther une certaine réfléxion sur l'adoption. Les parents adoptifs ne peuvent pas réellement qui est réellement l'enfant qu'ils adoptent. Chacun a son passé, sa personnalité et ses désirs et les rapports entre les membres d'une famille en dépendent.

Kate vit dans le passé et n'envisage pas le futur. Elle vit dans l'ombre de son bébé mort. L'arrivée d'Esther dans la famille n'entrave en rien la relation qu'entretient Kate avec son enfant décédé Jessica. Malgré sa méchanceté, Esther va pourtant être un élément déclencheur permettant à Kate d'avancer et de se libérer du poids du passé et de la mort.
Une scène illustre parfaitement cette idée. Il s'agit de la scène où Esther fait un bouquet avec les roses blanches venant du rosier où ont été dispersées les cendres de Jessica. Jessica vit à travers ces roses blanches. Au moment où ces roses sont coupées, un pas a été franchi et Kate est plus ou moins obligée d'accepter la situation. Elle commence alors à faire le deuil de son enfant. Esther qui veut profondément blesser Kate va finalement faire le contraire. Malgré la douleur ressentie par Kate, cet acte va la libérer du passé et la faire avancer.
L'on apprend que John a déjà trompé Kate et leurs rapports ne semblent pas vraiment harmonieux. John n'écoute pas sa femme et ne lui donne aucun crédit. Bref, il y a sans doute entre eux encore de l'amour, mais la confiance ne règne plus vraiment. John qui devrait comme tout bon mari soutenir sa femme qui traverse des moments difficiles : ancienne lutte contre l'alcoolisme, perte d'un enfant et etc ... n'est d'aucun soutien pour Kate. L'amour qui lie John et Kate semble appartenir au passé et ne plus avoir d'avenir. La mort de John est en ce sens aussi libératrice puisqu'il empêchait en quelque sorte à Kate d'avancer et de se libérer de son passé. Si le couple n'avait pas eu d'enfants, est ce que Kate serait restée avec John ?

Esther

Venons en maintenant à la révélation du film. Qui est Esther ?
Kate découvre qu'Esther ne vient pas d'un orphelinat mais d'un asile psychiatrique. Esther qui s'est enfuie de cet asile, a un lourd passé psychiatrique. Le médecin révèle même qu'elle est particulièrement dangereuse et violente. C'est pourquoi elle a des cicatrices qu'elle cache habilement avec un ras de cou et des bracelets épais.
Étant donné le comportement d'Esther, le spectateur n'est qu'à demi-surpris d'apprendre le passé psychiatrique de la fillette.
L'élément qui va permettre de tout relier et de comprendre l'intrigue du film est également révélée par le médecin. Esther n'a pas 9 ans mais une trentaine d'années. Elle souffre d'une forme de nanisme proportionné et d'un dérèglement hormonal rare.
Esther a un passé criminel. Lorsqu'elle convoite un homme qui refuse ses avances, elle l'expédie en enfer. L'on comprend mieux la tension sexuelle qui imprègne le film depuis le début.
Le film prend alors une nouvelle tournure : John le père de famille avec lequel Esther s'entend si bien, est en danger de mort.

Esther

Même si le terme n'est pas employé dans le film, il me semble que l'on peut parler d'érotomanie. Cette maladie psychiatrique au nom étrange a déjà été portée à l'écran dans par exemple, A la folie ..pas du tout de Lætitia Colombani , Anna M de Michel Spinosa et etc ... Quelle est donc cette maladie ? Le malade est persuadé d'être aimé par une personne. Cette maladie se décline en trois phases distinctes :
- la phase d'espoir : le malade pense pouvoir séduire l'être aimé.
- la phase de dépit : la personne sombre dans la dépression et devient agressive.
- la phase de rancune :  le malade devient particulièrement agressif et s'en prend à l'être aimé. Cela peut aller jusqu'au meurtre.
Bref, l'on peut rapprocher cette maladie d'Esther.
Bien que malade mentale, Esther n'en demeure pas moins un être humain qui éprouve des sentiments. Bloquée dans un corps d'enfant, Esther éprouve des désirs adultes. Elle désire aimer un homme et être aimée en retour. Frustrée, elle désire connaître une sexualité.
Bref, l'on comprend bien que le décalage entre l'apparence enfantine d'Esther et ses désirs adultes est frustrant. Cependant, pourquoi Esther ne se contente pas d'être victime de sa condition ? Pourquoi ne pas assumer son statut d'adulte ? C'est là que l'on comprend toute la folie d'Esther. Certes, la jeune fille a une petite taille et une apparence très jeune mais elle utilise pourtant des rubans pour cacher ses formes de femme : poitrine et fesses.
Il y a donc chez Esther ce désir de rester une enfant. L'on peut imaginer qu'Esther se sert de son apparence enfantine pour approcher l'homme qu'elle désire avant de se révéler à lui en tant que femme. Son attitude est particulièrement malsaine, et crée une ambiance troublante.

Les peintures d'Esther ne sont pas sans importance. Elles magnifient le film d'un point de vue esthétique. Elles servent également d'élément révélateur de la nature d'Esther. Derrière les peintures apparemment innocentes se cachent des scènes d'une horreur absolue.
Bref, il faut se méfier des apparences.

Esther

Souvent comparé à La Malédiction de Richard Donner, Esther est bel et bien une représentation du diable. Elle est cependant moderne. Le diable ne se manifeste plus par une entité extérieure mais réside au fond même de l'être humain.

Particulièrement bien construit, le film bénéficie de performances d'acteurs exceptionnelles. Vera Farminga en mère de famille combattive livre une performance honorable et parfaitement crédible. Isabelle Fuhrmann qui interprète Esther, le rôle principal est la révélation du film. On sent bien que la jeune actrice a donné le meilleur d'elle même pour ce rôle difficile. Imposant une présence remarquable, elle cerne les moindres émotions de son personnage maîtrisé à la perfection. Aryana Engineer, l'interprète de la petite Max est époustouflante. Cette jeune malentendante apporte douceur et sensibilité.
Enfin, chapeau à l'équipe de maquilleurs qui a fait un travail extraordinaire sur Esther pour la rendre à la fois crédible en fillette de 9 ans et en adulte meurtrière.

Bien plus qu'un simple thriller parsemé de touches d'horreur, Esther explore des thèmes intéressants : la reconstruction d'une famille, l'amour qui existe entre les différents membres d'une famille, le problème du décalage entre les désirs et la réalité, la lutte courageuse qu'il faut mener pour se libérer du passé et avancer, l'adoption et etc ...

Subtil et intelligent, Esther est désormais à compter parmi les classiques du genre.

PS : merci à mon ami Kunopes qui m'a aiguillé sur l'évolution de la représentation du diable dans les mentalités.

Erin

 
 
 

Photos du film :