Réalisé par : Nanni Moretti
Avec : Nanni Moretti, Silvio Orlando, Asia Argento
Sur un scénario de : Nanni Moretti avec une musique de : Nicola Piovani
Genre : Comédie sportive
Film Italien réalisé en 1989

 

 

Synopsis du film :
Michele, occupé au volant de sa voiture à faire des grimaces, percute un autre véhicule et perd du coup la mémoire. Essayant de savoir qui il est, il se redécouvre en joueur de water-polo, membre du parti communiste italien, amoureux du cinéma et des mots, et joueur assez maladroit pour faire perdre son équipe sur un penalty.

 
 

Analyse de film :

Critique analytique :

Palombella rossa signifie lob rouge. Un lob est un coup utilisé dans les sports de ballon. Rossa se traduit par rouge, ce qui est évidemment une référence au communisme.

La politique

Devenu amnésique, Michele part à la recherche de son identité le temps d'un match de water-polo. En découvrant qu'il est un député communiste, il tente de définir le communisme en Italie à la fin des années 1980. Il se demande ce que veut dire être communiste. Pourquoi est-il devenu communiste ? Michele est devenu communiste "un peu par affection, un peu par désespoir". Cela lui a permis "d'être avec d'autres personnes qui croient comme toi à certaines choses, participer à un mouvement qui essaie de transformer la réalité". En tant que député communiste, il considère que le communisme peut changer la réalité. Dans ce sens, le communisme s'oppose au capitalisme prônant l'individualisme. Nanni Moretti le met d'ailleurs très bien en scène en multipliant les vues d'ensemble (à la piscine pour voir la fin de Docteur Jivago, à la fin après l'accident de voiture, pendant le match de water-polo) . La multitude de pancartes publicitaires flottant dans la piscine est une représentation visuelle du capitalisme.

Palombella Rossa

A la fin des années 1980, Nanni Moretti propose une réflexion sur le communisme : Quelle est la place du communisme dans une société rongée par le capitalisme ? Comment être contre les valeurs prônées par le communisme ? Le communisme doit-il être considéré comme le dépassement de notre société capitaliste ?

Michele fait perdre son équipe sur un penalty. Voulant tirer à droite, il tire finalement à gauche. Doit-on y voir une métaphore ? Doit-on comprendre que la défaite de l'équipe à cause de ce tir à gauche est une métaphore de l'état de la gauche et du communisme en particulier à l'époque ? Est-ce les convictions profondes de gauche de Michele qui l'ont fait tirer à gauche et perdre son équipe ?

Palombella Rossa

Lors du débat, Michele pose des questions pertinentes : pourquoi pense-t-on que le parti communiste ne peut pas gouverner un pays ? D'où vient le problème ? Est-ce le programme qui ne convient pas ? Michele propose l'ouverture du parti vers la jeunesse et les femmes entre autres. Est-ce que cela suffira à sauver le parti ? Il est possible que Nanni Moretti ait mis cette idée en scène. En effet, alors que l'équipe de Michele perd 2 à 9, les deux jeunes de l'équipe "qui ne devaient pas jouer" sont appelés pour jouer. Leur entrée dynamise l'équipe qui remonte 8 à 9.

La piscine où se déroule match de water-polo sert de métaphore pour représenter le terrain politique italien. La métaphore du match fonctionne aussi pour parler du débat politique auquel participe Michele avant de devenir amnésique.

L'identité

Dans la chanson que Michele entonne, il dit qu'il n'est pas prêt à renoncer à ce qu'il est, que l'on peut comparer au fameux "Deviens qui tu es" tel qu'en parle Nietzsche.

Nietzsche avance que pour devenir ce que l'on est, il faut suivre ses instincts. Agir ainsi permet de se protéger contre les éventuels dangers. Le capitalisme représente-t-il un danger ? Nietzsche dit «C'est ce qu'on fait de sa vie dès le plus jeune âge qui est le plus important.». Est-ce la raison pour laquelle Michele se rappelle par bribes de son enfance ? Cela est fort possible. L'on voit que ce qui s'est passé dans son enfance a eu de l'influence sur sa vie d'adulte. Ainsi, on voit Michele enfant dire qu'il n'aurait pas dû choisir le water-polo comme sport mais plutôt le tennis.

Sommes-nous déterminés ? Nos orientations politiques le sont-elles aussi ? Rien n'est moins sûr. Ce qui est sûr c'est que le film semble dire que les opinions politiques sincères font partie de la personnalité. C'est pour cette raison que l'on ne pourrait pas renoncer à ses aspirations politiques. Michele se pose la question du changement et le refuse.

A la fin du match, Michele se défend. Il voulait vraiment tirer à droite. Pourtant, il a tiré à droite. Était-ce destiné ?

Palombella Rossa

Cette question de l'identité se pose immédiatement dans le film dans le sens où Michele est devenu amnésique à la suite d'un accident de la route. Il est donc à la recherche de la personne qu'il était avant.

"Que veut dire être communiste ? C'est un sentiment de totalité mais qu'est ce que cette totalité ?" Michele doit faire face à son passé sur lequel il ne peut revenir et dont il n'est pas toujours très fier. A présent âgé d'une trentaine d'années, il regrette dans un premier temps d'avoir fait porter une pancarte à un "fasciste" disant de lui cracher dessus. Ce regret est témoin d'un changement dans Michele. L'adulte qui a mûri en lui se rend compte que ce comportement n'était pas correct. Moins absolutiste, il comprend qu'il n'y a pas de vérité générale. Le communisme est sa vérité à lui mais les autres sont acceptables. Y-a-t-il plusieurs vérités ? Le radicalisme est dénoncé avec les personnages traquant Michele pour qu'il leur donne des noms, et le catholique qui le poursuit et qu'il ne cesse de repousser violemment. Il faut voir "par delà [le] bien et [le]mal" comme le pensait Nietzsche.

S'il n'y a pas de possibilité de changer, le parti dirigé par des hommes, le peut-il ?

Le langage

L'influence de Nietzsche semble parcourir tout le film dans le sens où elle intervient lorsque Michele élabore sa critique du langage. En effet, Nietzsche considère que la transcription des pensées n'a pas la même valeur que les pensées elles-mêmes. Et c'est exactement ce que pense Michele. Pour lui, "Il faut inventer un langage neuf".

Les mots ne traduisent pas correctement les pensées qui sont dans la tête. C'est pour cette raison que les mots sont corrompus : "Si je traduis ce que j'ai dans la tête par une formule simple, je la dénature".

Palombella Rossa

A travers Michele, Nanni Moretti qui accorde toujours beaucoup d'importance aux mots, dénonce les dérives du langage. Les médias se servent des mots prononcés pour déformer la réalité et faire passer leurs idées ou changent le sens des pensées par une mauvaise interprétation du langage. C'est pour cela que Michele s'exclame : "Nous devons lutter contre le journalisme, contre les mots mal employés". Il ne supporte tellement pas que le langage soit utilisé comme un instrument du mensonge qu'il est prêt à gifler une journaliste utilisant un peu trop les derniers mots à la mode : "Les mots sont importants"

La parole a une importance capitale car "parler mal" c'est "penser mal, vivre mal". La prise de parole traduit notre manière de voir les choses et de les vivre. Il faut donc leur accorder la plus grande importance.

Le deuil

Les extraits du film Docteur Jivago de David Lean (1965) ponctuent le film. Le film se passe pendant la Révolution d'Octobre, ce qui constitue une référence au communisme. Une certaine nostalgie se dégage des références citées dans le film : Docteur Jivago date de 1965, les images d'archives montrant Michele dans ses jeunes années ont quelques années et le thème de la mémoire traverse tout le film. 

Comment comprendre la dernière scène ? Faisant écho à l'accident au début du film, ce deuxième accident est-il une sorte de mort symbolique ? C'est une possibilité dans le sens où la nostalgie du passé et le deuil douloureux de ce passé heureux sont des thèmes bien présents dans le film. C'est pour cette raison que Michele déambule autour de la piscine en hurlant qu'il veut sa maman, et que les souvenirs qui lui reviennent sont souvent ceux de son enfance. Dans un sens, le deuil de l'enfance peut être relié au deuil des utopies qui rendent tous deux nos vies plus confortables. Faut-il savoir faire le deuil de ce passé qui a fait de nous ce que nous sommes pour avancer ou faut-il accepter ce passé ?

Enfin, la dernière scène du film Docteur Jivago fait penser qu'il faut savoir saisir les moments importants lorsqu'ils se présentent à nous. Si l'on rate ces moments comme Jivago rate Lara à la fin du film, nous aurons des regrets. "The bitterest tears shed over graves are for words left unsaid and deeds left undone" (traduction :Les larmes les plus amères que l'on verse sur les tombes, viennent des mots que l'on n'a pas dit et des choses que l'on n'a pas faites").(Harriet Beecher Stowe). Michele saisit parfaitement ce sentiment lorsqu'il se retrouve face à la cage lors du penalty.

Palombella Rossa

Palombella rossa est un film particulièrement réussi dans lequel Nanni Moretti se pose des questions essentielles sur ses convictions politiques, l'identité et le langage. Témoin de la fin d'une époque, Palombella rossa est une comédie douce-amère permettant de faire découvrir ce sport méconnu qu'est le water-polo et que le réalisateur pratique.

Enfin, Nanni Moretti livre une fois de plus une interprétation extraordinaire de cet homme amnésique face à ses idéaux et une situation politique délicate. Son énergie créatrice et sa lucidité sont décidément capables du meilleur.

Erin

 
 
 

Photos du film :