Réalisé par : Jeff Nichols
Avec : Michael Shannon, Jessica Chastain, Tova Stewart, Shea Whigham
Sur un scénario de : Jeff Nichols avec une musique de : David Wingo
Genre : Drame
Film Américain réalisé en 2012

 

 

Synopsis du film :
Curtis La Forche mène une vie paisible avec sa femme et sa fille quand il devient sujet à de violents cauchemars. La menace d'une tornade l'obsède. Des visions apocalyptiques envahissent peu à peu son esprit. Son comportement inexplicable fragilise son couple et provoque l'incompréhension de ses proches. Rien ne peut en effet vaincre la terreur qui l'habite...

 
 

Analyse de film :

Critique :

Après avoir vu ce film, on pense de suite à Terrence Malick, Jessica Chastain faisant le lien entre les deux films avec son rôle de « grâce », à Shyamalan avec notamment Signes et les forces de la nature mais aussi aux films Rencontres du troisième type de Steven Spielberg pour ce personnage principal au comportement inexplicable qui fragilise son couple et touche sa famille ou Shutter Island de Martin Scorsese pour la folie de Curtis Laroche.

Take Shelter

Curtis Laroche, un père de famille, est tourmenté par ses visions et ses cauchemars qui influencent sa vie. Curtis est une personne perturbée, est-il malade ? Schizophrène ? Le spectateur se pose tout le long du film la question, surtout lorsqu’il apprend que sa mère est schizophrène elle-même depuis l’âge de 30ans. Le spectateur n’est pas le seul à se poser la question, Curtis lui-même en allant voir sa mère puis un psychologue se la pose aussi.
Ce personnage qui s’enfonce dans la folie est néanmoins très touchant, l’interprétation parfaite de Michael Shannon n’est pas pour rien dans l’attachement que le spectateur rencontre pour le personnage. Mais ce personnage est complexe et surtout incompris de tous, y compris de sa femme.

Take Shelter

Pourtant c’est sa femme qui va l’aider. « Elle est ce dont […] le personnage a besoin : un souffle qui refuse d’être le dernier » ( Fabien Gaffez ). Samantha, la femme de Curtis, se sacrifie par amour, elle est généreuse et douce. Elle va tout pardonner à son mari quand elle comprendra qu’il est malade, lui reprochant juste de ne pas lui avoir parlé de ses cauchemars plus tôt.

Take Shelter

La Scène de l’abri tempête
Il faut saluer l’émotion que transmettent les deux acteurs, on sent une forte complicité entre les deux pour créer une émotion si forte. J’ai rarement vu autant de puissance se dégager des larmes.
Je retiens la scène dans l’abri-tempête, notamment avant l’ouverture de la trappe. Dans cette scène, même si Curtis semble être dans un délire paranoïaque, il accorde sa confiance à sa femme.
Alors qu’on pense que Curtis va obliger sa femme et sa fille à rester dans l’abri en gardant la clé, sans tomber dans les clichés, Jeff Nichols va réussir à transformer cette scène en chef-d’œuvre, en faisant lâcher un murmure par Curtis : « Je ne peux pas... » tout en tendant la clé à sa femme.
Ce geste de tendre la clé à Sam, est un des gestes les plus marquant du film, on comprend la confiance qu’il porte en sa femme, il lui confie sa vie, son destin.
A ce geste plein d’amour, Jeff Nichols va apporter une des réponses les plus belles et les plus poignantes qu’il m’ait été donné de voir. Sa femme va en effet lui répondre « tu dois le faire toi-même, c’est à ce prix que tu pourras rester avec nous ». A ces dires, l’amour, le merveilleux nous envahit. Elle est prête à son tour, à confier sa vie à son mari pour le soigner. Ceci, c’est du vrai cinéma.

Take Shelter

Le rôle de Sam, dans cette scène est primordial. On comprend qu’elle devient le pilier de la famille, celle qui peut permettre à Curtis de s’en sortir. Comment après tout ce que son mari a fait subir à sa famille et à sa fille, peut-elle avoir autant de douceur et de patience envers Curtis ? Comment peut-elle faire preuve de tant de compréhension ? Cet amour qu’a Sam envers Curtis est un amour vrai. Il faut noter que la performance de Jessica Chastain n’est pas pour rien à l’émotion que ressent le spectateur à ce moment là, la « grâce » qu’elle transmet dans le film va jusqu’à toucher le spectateur.

Folie ou Syndrome de Cassandre
Contrairement à tout ce qu’on veut nous faire croire tout le long du film en nous montrant sa mère schizophrène, les psy et ses prédictions, Curtis n’est pas fou. Ses prédictions vont même se réaliser dans la dernière scène.
Alors que Curtis doutait lui-même de sa santé mentale, la fin du film prouve à tout le monde mais surtout à lui même qu’il avait raison.
En effet, Curtis doute de sa santé mentale, il emprunte un livre sur la maladie mentale « Comprendre la maladie mentale », il va voir sa mère, elle-même schizophrène, et des psychologues. Ses visions font de Curtis un personnage torturé, il souffre du regard des autres et du mal qu’il fait à ses proches. Il doute de ses visions mais la chance minime que ses rêves soient prémonitoires lui donne la force de surmonter ses doutes, il veut aider à tout prix sa famille, il est prêt à les sauver quitte à les faire souffrir et à souffrir lui-même de la situation. On peut parler d’un personnage qui aime vraiment sa famille.

Take Shelter

Ce conflit intérieur qui hante Curtis crée de la pitié chez le spectateur, d’autant plus qu’à la fin on apprend qu’il avait raison depuis le début. Ceci permet à Jeff Nichols de transmettre énormément d’émotion au spectateur.

La Scène finale
Les regardes que s’échange les protagonistes dans cette dernière scène sont très puissants.
Curtis pense encore qu’il rêve et ne veut pas croire en cette tempête qu’il aperçoit au loin, c’est pourquoi il regarde sa femme pour savoir si elle la voit aussi et s’il est fou ou pas. Curtis a besoin de cette appui qu’il recherche chez Sam.
Lorsque Curtis dit à sa femme « Samantha ? » et que celle-ci répond « Ok », on voit que c’est un ok d’excuse, elle comprend enfin pourquoi son mari a fait tout ça ? Comment conclure plus magnifiquement un film ? Cette scène est ambiguë, vont-ils tous mourir parce qu’ils n’ont pas voulu croire Curtis ? Jeff Nichols reconnaît que cette possibilité existe, mais il y voit lui plein d’espoir avec une possibilité que les choses tournent bien. Comme le dit Jeff Nichols « ce qui compte […] c’est qu’ils aient tous vu la même chose. Il y a un sentiment de reconnaissance dans leurs visages. »

Take Shelter

Cette scène finale nous montre aussi que la solution n’est pas dans la fuite ( ils ont fuit l’Ohio pour que Curtis guérisse ) mais au sein de la famille.

TitCalimero

Critique analytique :

Take shelter qui signifie littéralement "se réfugier" n'est pas un film sur une catastrophe annoncée. Le film se veut plus intimiste et traite avant tout de différentes crises ; crise au sein du couple, et crise d'une époque.
En effet, Curtis et Samantha doivent affronter le temps qui passe et la vie à deux qui implique nécessairement la réduction de l'espace intime et de la solitude. Ainsi, Curtis a beau essayer de cacher les raisons de son étrange comportement à sa femme, cette dernière perçoit bien que quelque chose ne va pas. Notons que lorsque Curtis se décide enfin à se confier à sa femme, les évènements prennent une autre tournure. Samantha accepte la vérité et soutient son mari.
Dans le film, la crise est aussi familiale. En effet, Curtis et Samantha n'entretiennent pas la même relation avec leur fille. La mère et la fille qui est sourde communiquent plus facilement dans la langue des signes que Curtis. Samantha fait passer sa fille avant tout alors que Curtis trop préoccupé par l'étrange pressentiment qui l'habite oublie momentanément que son comportement peut lui faire perdre son travail, et par conséquent sa mutuelle, qui permet de couvrir les frais liés à l'opération de sa fille. A travers la petite fille sourde, l'on voit comment Jeff Nichols aborde le thème de la communication. Le manque de communication est ce qui provoque des crises puisqu'en ne communiquant pas, les autres restent dans l'incompréhension. C'est exactement ce qui se passe entre Samantha et Curtis. Inquiète pour son mari, Samantha est la première à prendre sa défense après que ce dernier lui ait confié les raisons de ses agissements. La famille est-elle notre dernier refuge ? Possible. C'est en tout cas l'impression que Curtis donne. A plusieurs reprises, il dit qu'il a peur d'être atteint des mêmes troubles psychologiques que sa mère et d'être forcé d'abandonner sa famille. En ce sens, il sait que sa place est dans sa famille et que c'est elle qui lui permettra de trouver la force nécessaire pour affronter ses peurs.

Take Shelter

Le film est également fortement marqué par la crise de toute une époque. En effet, Jeff Nichols n'oublie pas de montrer le prix exorbitant des médicaments : environ 47$ ! Lorsque Samantha se rend à la mutuelle de son mari, la conseillère lui précisé qu'elle a de la chance que la mutuelle de son mari couvre les soins liés à l'opération de sa famille car peu de mutuelles offrent un tel "privilège". Enfin, Curtis perd son travail pour avoir utilisé des engins en dehors de son travail. Par conséquent, il perd également la mutuelle qui lui permettait de faire opérer sa fille. Triste époque ! Et si c'était cela la véritable apocalypse ?

Le ciel est l'élément qui domine Take Shelter. L'on associe généralement le ciel à un lieu quasi divin où habitent des forces que l'on ne peut contrôler. Cette tempête apocalyptique que Curtis pressent apparaît donc comme un élément du destin que l'on ne peut contrôler et qu'il faudra bien affronter. En ce sens, Take Shelter a un certain aspect tragique. C'est d'ailleurs peut être de là que vient l'angoisse qu'éprouve Curtis. Impuissant, il ne peut éviter cette catastrophe. Seul l'abri pourra peut-être lui permettre de survivre. Cette angoisse ne peut pas ne pas faire penser à l'angoisse liée à la condition humaine telle que Malraux l'a décrit.

Take Shelter

La fin du film est relativement ambiguë. L'on peut imaginer que Curtis et sa famille vont s'en sortir et qu'ils vont devoir affronter ce que Curtis avait vu en rêve. L'on peut aussi comprendre que tout est fini, que l'apocalypse est arrivée. Si l'on pense que la fin ne laisse sous-entendre aucun espoir de survie pour la famille de Curtis, l'on peut donc y voir une cruelle ironie. Loin de leur maison, la catastrophe que Curtis avait senti arrive. Mais rien ne nous dit que la tempête va passer par là où ils vivent d'ordinaire. En ce sens, les circonstances ont fait que Curtis et sa famille se sont déplacés jusqu'à la catastrophe. Les sentiments des personnages sont alors partagés. Il y a à la fois ce sentiment de soulagement puisque Curtis n'est donc pas fou et il y a ce sentiment d'impuissance face à la catastrophe.

Curtis est donc une sorte de Cassandre des temps modernes. Comme elle, il a des visions qui vont se révéler justes mais que personne ne croit. Notons tout de même que l'antécédent familial de Curtis a tendance à brouiller les pistes et nous pousse à croire que Curtis est réellement fou.

Avec une mise en scène impeccable et le jeu très juste de Michael Shannon et de Jessica Chastain, Take Shelter fonctionne du début à la fin. Jouant sur la sensibilité du spectateur, chacun interprétera l'histoire de Curtis comme il l'entend. Cependant, il est certain que Jeff Nichols est un réalisateur à surveiller de près.

Erin

 
 
 

Photos du film :