Réalisé par : Lars Von Trier
Avec : Kirsten Dunst, Charlotte Gainsbourg, Kiefer Sutherland, John Hurt, Charlotte Rampling, Brady Corbet, Stellan Skarsgard, Alexander Skarsgard
Sur un scénario de : Lars Von Trier avec une musique de :
Genre : Drame
Film Danois réalisé en 2011

 

 

Synopsis du film :
À l'occasion de leur mariage, Justine et Michael donnent une somptueuse réception dans la maison de la soeur de Justine et de son beau-frère. Pendant ce temps, la planète Melancholia se dirige vers la Terre...

 
 

Analyse de film :

Critique analytique :

Dès le prologue faisant défiler des images aussi somptueuses que mystérieuses, Melancholia envoûte. Le beauté esthétique colle le spectateur à son siège. Et pourtant, tout est déjà dit. La catastrophe est en route.

Mélancolie

Un titre donne toujours beaucoup d'informations sur une œuvre. Le film est scindé en deux parties bien distinctes qui toutes deux donnent un sens bien différent au terme de melancholia. Dans la première partie intitulée Justine (Kirsten Dunst), melancholia signifie mélancolie, cet état proche de la dépression. Dans la seconde partie intitulée Claire, Melancholia fait davantage référence à la planète Melancholia qui menace de s'abattre sur la Terre.
Mais qu'est ce que la mélancolie au juste ?
Dans la Grèce Antique l'on considérait que la mélancolie était l'un des quatre tempéraments propres à l'être humain. Elle était aussi appelée "bile noire". Cette mélancolie se manifeste alors sous la forme de la tristesse. Mais alors qu'aujourd'hui être mélancolique est assimilé à un état dépressif, les Grecs considéraient que la mélancolie avait quelque chose à voir avec le génie. Cette mélancolie permettait également de dépasser des étapes douloureuses telles que la mort. Qu'en est-il de Justine ? Doit-on voir en Justine une dépressive qui ne parvient pas à vivre ou doit appliquer la signification antique du terme ? Tout dépend évidemment de notre point de vue et de notre manière de ressentir les choses. Il est tout de même intéressant de dépasser notre vision actuelle et d'appliquer le terme antique. Le film semble même parfois aller dans ce sens. En effet, Justine n'arrive pas vraiment à expliquer ce qui l'a rend triste. Par contre, elle décrit ses visions apocalyptiques. En voici quelques unes :

Melancholia

En ce sens, l'état de Justine se rapproche plus du sens antique du mot "mélancolie". D'ailleurs, vers la fin du film, elle dit à sa sœur Claire qu'elle a un certain don pour voir les choses. Elle sait aussi bien combien la boîte contenait de haricots (678) que la fin est proche et qu'il n'y a aucun espoir. Elle sait aussi que la vie n'existe que sur Terre et qu'après la destruction de la planète bleue, l'univers ne sera plus que néant. C'est cette mélancolie, qui dans un sens, va lui permettre d'accepter plus sereinement l'inévitable : la mort.

Une autre signification du terme "mélancolie" mérite également réflexion. Il s'agit du sens du mot "spleen". Étymologiquement, le mot "spleen" est très proche de "mélancolie" puisqu'il vient de splen qui signifie "rate" ou "bile" en grec ancien. Popularisé par Charles Baudelaire mais déjà connu au XIX ème siècle grâce au mouvement Romantique, le spleen est un état mélancolique dont on ne connaît pas l'origine. Intéressons nous tout de même au spleen développé par Baudelaire. Chez le poète, le spleen est dû à l'angoisse d'exister. Sans idéaux, Justine semble bel et bien avoir le spleen. En effet, elle répète que la vie sur Terre est mauvaise. Cette angoisse d'exister est aussi apparente chez Claire. En effet, lorsqu'elle apprend que le néant approche, son angoisse prend le dessus.

Justine et Melancholia

Au fur et à mesure que le film avance, l'on sent qu'un certain lien unit Justine et Melancholia. Toutes deux ont déjà en elles mêmes ce pouvoir autodestructeur. Certaines scènes montrent leur union. C'est pour cela que Justine apprécie la lumière de la planète sur son corps nu étendu au bord de l'eau. C'est sans doute aussi pour cette raison que Justine est immédiatement attirée par Antarès, l'étoile rouge de la constellation du Scorpion qui disparaîtra à mesure que Melancholia avance droit vers la Terre. La scène où Justine va se donner à Tim, le neveu de son patron au beau milieu du links semble montrer un lien évident entre la sexualité de Justine et la planète, un peu comme le rapport que l'on peut trouver entre la sexualité et les astres. Comparée à la lune grâce à sa visibilité la nuit, Melancholia a sans doute une influence sur la sexualité de Justine.

Melancholia

Richesse artistique

Si nous avons insisté sur le fait que les Romantiques avaient déjà travaillé sur le spleen, cette mélancolie si particulière, c'est parce que le film de Lars Von Trier est truffé de références au Romantisme.
Tout d'abord, l'affiche est très éloquente. Elle fait référence à Ophelia du pré-raphaelite Sir John Everett Millais.


http://img225.imageshack.us/img225/3992/meleee.jpg
Ophelia de Sir John Everett Millais, Tate Gallery, London.

Ce tableau peint en 1851-1852 met en scène Ophelia, personnage de la pièce Hamlet de Shakespeare. Blessée par la vie, elle décide de se donner la mort en se laissant flotter, puis couler dans l'eau.

La reine

Au-dessus du ruisseau penche un saule, il reflète
dans la vitre des eaux ses feuilles d’argent
Et elle les tressait en d’étranges guirlandes
Avec l’ortie, avec le bouton d’or,
Avec la marguerite et la longue fleur pourpre
Que les hardis bergers nomment d’un nom obscène
Mais que la chaste vierge appelle doigt des morts.
Oh, voulut-elle alors aux branches qui pendaient
Grimper pour attacher sa couronne florale ?
Un des rameaux, perfide, se rompit
Et elle et ses trophées agrestes sont tombés
Dans le ruisseau en pleurs. Sa robe s’étendit
Et telle une sirène un moment la soutint,
Tandis qu’elle chantait des bribes de vieux airs,
Comme insensible à sa détresse
Ou comme un être fait pour cette vie de l’eau.
Mais que pouvait durer ce moment ? Alourdis
Par ce qu’ils avaient bu, ses vêtements
Prirent au chant mélodieux l’infortunée,
Ils l’ont donnée à sa fangeuse mort.

Laërte    

Hélas, elle est noyée?

La reine    

Noyée, noyée

William SHAKESPEARE, Hamlet, Scène IV, Acte VII

Notons enfin que le tableau de Millais apparaît dans le film lorsque Justine décide de changer les images dans l'une des pièces de la maison.
Dès le prologue, Lars Von Trier donne le ton avec un extrait de Tristan et Yseut composé par le romantique Richard Wagner.

Les chasseurs dans la neige de Pieter Bruegel
Les chasseurs dans la neige de Pieter Bruegel (1565)
Vienne, Kunsthistorishes Museum Wien

Sur ce tableau, l'on voit la dureté des conditions de vie pendant l'hiver avec ces hommes chassant dans le froid et ne parvenant pas à attraper quoique ce soit. Comment le rapprocher du film de Lars Von Trier, dans lequel il apparaît ? Si ces chasseurs ne parviennent pas à ramener du gibier, ils auront du mal à survivre. Survivre dans un monde hostile, peut être est ce là que nous devons rapprocher les deux œuvres.

David et Goliath, Le Caravage
David et Goliath, Le Caravage, 1610, Galerie Borghèse

La Mélancolie de Lucas Cranach
La Mélancolie de Lucas Cranach, 1532
Colmar, Musée d'Unterlinden

Cette œuvre qui apparaît aussi dans le film est intéressante car elle fait référence à la gravure Melancholia de Dürer.
Au fond de la gravure, l'on notera la manière dont le mot "melancholia" apparaît et qui n'est pas sans rappeler la manière dont Lars Von Trier a titré son film.

Melancholia de Dürer

Melancholia

Toutes les œuvres citées ont en commun un thème : la mort.

Le mariage : forces opposées

Le mariage de Justine et Michael est atypique. Le grand mariage va pourtant tourner au fiasco. Sans débordements, les différents protagonistes ne vont pas mettre de l'eau dans leur vin pour calmer le jeu. La mariée Justine qui tente de garder le sourire va peu à peu devenir absente. Son esprit va peu à peu quitter la fête. Puis, elle va errer quelques temps par ci par là, laissant patienter les invités. Les parents de la mariée ne sont pas en reste. Étonnamment, les jeunes mariés ne semblent pas proches. Ainsi, Justine ne semble pas vraiment touchée par l'achat du terrain aux pommiers. Il y a quelque chose qui éloigne inévitablement les amoureux, comme s'ils n'appartenaient pas à la même planète. Michael est terrestre. C'est d'ailleurs ce que signifie la scène où il montre la photographie du terrain qu'il a acheté. Il est attaché à la terre. Pour Justine, ce terrain n'a pas vraiment d'importance.
Les parents de Justine semblent eux aussi radicalement opposés. Le père est un grand enfant qui s'amuse à cacher les cuillères pour agacer le serveur. La mère est une femme aigrie qui ne voit pas l'intérêt du mariage.
Enfin, il y a Claire, la sœur de Justine. Pendant le mariage, elle tente d'arranger les choses; ce qui témoigne de son côté terre à terre. En ce sens, elle s'oppose à sa sœur. Et cet aspect là est d'ailleurs souligné par la structure même du film : en deux parties.

Melancholia

Humain, tout simplement

Le découpage en deux parties évoque à la fois la collision des deux planètes mais aussi la collision de deux visions du monde : celle de Justine et celle de Claire.
La deuxième partie consacrée à Claire permet d'équilibrer le film. En effet, après une partie étrange, Claire apporte sa dose de rationnel. Les spectateurs se sentiront d'ailleurs plus proche de ce personnage que de Justine. Dévouée à sa sœur malade, elle sombre peu à peu dans l'angoisse à mesure que la planète se rapproche de la Terre. Paraissant faible face à son mari confiant, elle ne cède pas comme elle avait prévu de le faire. Elle décide de se battre jusqu'au bout même si tout espoir est mort. Ce dévouement d'amour envers sa sœur, puis son fils est poignant, tout comme cette peur du néant que beaucoup d'entre nous ont. Melancholia est en fait un film profondément humain notamment grâce aux personnages féminins. D'un côté, Justine a peur de vivre et de l'autre Claire a peur de mourir. La fatalité du destin est à la fois angoissante et insupportable. Toutes les peurs humaines sont là.
Melancholia est aussi humain pour l'éventail d'émotions proposées aux spectateurs : de l'amour à la haine (Claire répète souvent à sa sœur : "Parfois, je te hais tellement", le film parvient à émouvoir, et à arracher des larmes aux spectateurs envoûtés. 

Préoccupation actuelle ?

L'apocalypse annoncée dans le film de Lars Von Trier semble parfois faire écho à l'une des préoccupations actuelles de la société : la destruction de la planète. Par destruction de la planète, entendons préoccupation écologique et pour certains : 2012, la catastrophe annoncée.

Melancholia

Avec ses images somptueuses, ses interprétations féminines fortes et émouvantes, et sa richesse esthétique et thématique, Melancholia est incontestablement l'un des plus beaux films de l'année.

Erin

Critique :

Il y a pratiquement dix ans, la chanteuse électro islandaise Björk remportait le prix d'interprétation féminine pour Dancer in the Dark, également Palme d'Or. Puis, il y a deux ans, l'actrice/chanteuse franco-britannique Charlotte Gainsbourg le gagnait pour Antichrist. Et là, cette année, c'est au tour de l'américaine Kirsten Dunst de l'avoir pour Melancholia. Le point commun entre ces trois, c'est Lars Von Trier. Décidément, il arrive à bien filmer les femmes, et de toute nationalité ! Cependant, même si Dunst s'en sort remarquablement bien (elle nous livre sûrement la meilleure performance de toute sa carrière), je trouve qu'elle ne méritait pas vraiment son prix (j'ai l'impression que le jury lui a donné histoire de ne pas donner quelque chose de trop gros au film pour punir les propos de Lars Von Trier). Par contre, dans ce Melancholia, j'ai été très touchée par la performance de Charlotte Gainsbourg, j'ai même trouvé qu'elle volait la vedette à Dunst (je tiens également à dire que les autres acteurs sont très bons, notamment Kiefer Sutherland, qui m'a agréablement surprise). Dunst et Gainsbourg, ou plutôt dans le film, Justine et Claire, c'est l'opposition totale. Déjà rien que physiquement : l'une est blonde, l'autre est brune. Puis, l'une représente la mélancolie, tandis que l'autre la fin du monde. Enfin, on peut également dire que l'une; d'abord frustrée de vivre parmi la bourgeoisie, finit par accepter la Mort, tandis que l'autre en a terriblement peur. Dunst représente la première partie du film, Gainsbourg, la deuxième.

Melancholia

Pour être franche, j'ai largement préféré la deuxième partie, très émouvante, intelligente, qui pose réellement les bonnes questions sur la Mort, notre existence, la présence ou non d'une autre vie hors de la Terre etc... Pour la première partie, je ne dis pas qu'elle est idiote, il y a certains points intéressants et qui complètent la deuxième partie, mais disons que la forme peut laisser hermétique certains spectateurs. En plus, il y a une réelle différence entre l'introduction, qui ouvre magnifiquement le film, et la première partie du film, parfois un peu ennuyante, on met pas mal de temps (voire pas du tout pour certains) à comprendre où le réalisateur veut en venir. Puis, je trouve que la manière dont se relie les deux parties n'est pas très pertinente.

Malgré ce petit hic, le film, très envoûtant, poétique, pessimiste, qui a le mérite d'être unique dans son genre, possède de nombreuses qualités : la photographie est sublime, les plans sont soignés, la musique est magnifique, tout comme les décors...

Tinalakiller

 
 
 

Photos du film :