Réalisé par : David Cronenberg
Avec : Jeff Goldblum, Geena Davis, John Getz
Sur un scénario de : David Cronenberg avec une musique de : Howard Shore
Genre : Science-fiction
Film Américain réalisé en 1986

 

 

Synopsis du film :
Seth Brundle est un jeune biologiste très doué. Après avoir fait ses premières armes dans une brillante équipe, il se décide à travailler seul. Il met au point une invention qui doit révolutionner le monde : la "téléportation" qui consiste à transporter la matière à travers l'espace. Les essais sur un babouin sont peu convaincants et après des fuites dans fla presse, il décide de se téléporter lui-même. Seulement il ne s'aperçoit pas qu'une mouche fait partie du voyage.

 
 

Analyse de film :

Critique analytique :

La mouche de David Cronenberg est à la fois l'adaptation de la nouvelle de Goerge Langelaan et le remake de La mouche noire de Kurt Neumann, un film des années 1950.

La mouche peut d'abord apparaître comme un simple film de science-fiction. Mais il n'en est rien. Le film de David Cronenberg est d'une richesse thématique incroyable. Le réalisateur s'intéresse donc à plusieurs sujets.
Le réalisateur traite dans un premier temps de la mutation et de ses conséquences. Les conséquences de cette mutation sont multiples : physiques, sociales, et psychologiques.
Lorsque Seth Bundle commence à muter en mouche, sa vie est bouleversée.

La mouche

Il faut cependant mentionner un point important : le premier changement dans la vie du scientifique n'est pas d'ordre scientifique. En fait, le tout premier changement dans la vie de Bundle est d'ordre amoureux. Il laisse entrer une charmante journaliste dans sa vie et dans son coeur. C'est à cause d'un malentendu avec sa nouvelle amie que le scientifique va décider de tenter l'irréparable : entrer dans la machine à téléporter. Seulement, une mouche va s'y glisser et le drame va se produire.

Il faut bien le dire, il y a une forte dimension dramatique dans l'oeuvre de Cronenberg. La vie de cet homme brillant, qui a tout pour lui : le talent et l'amour, va se briser en moins d'une minute.
Et c'est là que l'intelligence de la mise en scène du réalisateur entre en jeu. La scène où la mouche rentre avec Bundle dans la machine est relativement courte par rapport à toutes les autres. Il est probable que cela ait été fait dans le but de montrer la fragilité de la vie et l'importance du destin. Il faut aussi noter que la mouche qui a bouleversé le destin de Bundle n'arrive pas de nulle part. Elle est présente dès la première scène dans le laboratoire du scientifique. Et personne ne prête attention à ce détail minuscule qui va pourtant devenir le centre de l'action.
Le changement physique est le plus visible. Le scientifique, qui paraissait plutôt ringard et coincé, se découvre une force incroyable et une énergie dévorante. Personne ne peut plus suivre son rythme. Quelques poils étranges commencent à pousser ici et là, tout doucement. Bref, la mutation est en route. Chaque apparition du scientifique va donc avoir une importance capitale. Chaque scène va faire avancer l'action par la biais de la transformation de Bundle en mouche. Après chaque scène, il devient évident et inévitable que cet homme va devenir une mouche. L'on comprend qu'un point de non-retour a sans aucun doute été atteint lorsque le scientifique se balade au plafond de son laboratoire. Il est nécessaire de parler de la qualité spectaculaire des effets spéciaux de Chris Wallas qui ont certes vieillis mais qui restent incroyablement efficaces.

La perception des choses est affectée par la mutation. Ce changement de perception opère à deux niveaux. La perfection visuelle des objets change pour Bundle. Mais c'est surtout sa perception de l'éthique qui devient monstrueuse. La scène où il trompe sa compagne avec une autre femme par pur besoin animal montre bien que sa notion du bien et du mal a été fortement altérée. En perdant toute notion morale, le scientifique devient un monstre. C'est ce que nous voyons lorsqu'il brise le bras d'un homme en faisant un bras de fer, lorsqu'il trompe sa compagne, ou encore lorsqu'il décide de kidnapper sa compagne pour tenter une expérience visant à le rendre plus humain.
Le film amène naturellement le spectateur à se demander si la science moderne ne va pas parfois trop loin quitte à mettre en danger l'être humain.
La mutation de Seth Bundle affecte aussi sa vie sociale et sentimentale. Sa relation avec Veronica semble compromise dès le début de la mutation après que celui-ci l'ait trompé avec une autre femme. Et pourtant, il semble y avoir quelque chose de très fort dans leur relation, une sorte de lien indestructible jusqu'à la scène de destruction finale. Enfin, l'enfant que porte Veronica les unit profondément. Même si la question ne semble pas poser dans le film, l'on peut se demander si le bébé que porte Veronica n'est pas contaminé par la mutation de Seth.

La mouche

David Cronenberg a adopté une approche à la fois dramatique et clinique. Nous allons d'abord nous pencher sur l'aspect clinique du film. Le film peut être vu comme une métaphore des craintes de la propagation du Sida, qui fait des ravages dans les années 1980. Cette idée est renforcée par la lente dégradation du corps de Bundle.
Toujours concernant l'aspect médical du film, l'on peut se demander pourquoi le matériel génétique de la mouche prend le dessus sur celui de l'homme. L'on peut avancer l'hypothèse suivante : il est possible que le matériel génétique de la mouche prenant le dessus sur celui de l'homme soit un moyen de montrer que l'homme revient toujours à ses instincts animaux et qu'il demeure toujours un animal quelque soit son niveau intellectuel.

La mouche

Bien que la science ait un rôle prédominant, le film est aussi un drame. Le couple Seth Bundle (Jeff Goldblum) et Veronica (Geena Davis) est vraiment convaincant et parvient à apporter beaucoup d'émotion. Leur séparation n'est pas voulue mais subie par le destin; ce qui encore plus difficile à vivre. Nous ne pouvons que compatir avec ce joli petit couple déchiré par un coup du sort, et qui pourtant s'aimera jusqu'à la fin. Enfin, même si Seth mute en mouche, il n'en reste pas moins humain. Tous les dialogues qu'il échange avec Veronica, la femme de sa vie, le prouvent bien. Ainsi, il va l'enlever et la supplier de garder l'enfant qu'elle porte. Lors de la scène finale, ce n'est pas elle qui va prendre la décision de le détruire mais lui-même qui va lui demander de le supprimer. Il y a encore un coeur d'homme qui bat sous cette apparence hideuse de mouche géante.

La mouche

La métamorphose de Seth Bundle peut nous rappeler celle de Gregor Samsa dans La Métamorphose de Kafka. Après tout, tous deux se retrouvent changer en insecte. L'on notera d'autres similitudes. Gregor et Seth ne deviennent pas des insectes, ils restent des humains. Gregor est enfermé par sa famille afin qu'on ne le découvre pas. C'est aussi le cas du scientifique Bundle qui décide de s'enfermer dans son laboratoire afin d'observer l'évolution de sa mutation mais aussi pour ne pas blesser physiquement et sur le plan affectif Veronica. Gregor, lui se cache lorsque sa soeur vient le nourrir, afin de pas lui faire du mal.
Seule la mort peut libérer Gregor, tout comme Bundle. Ils n'ont pas d'avenir ni de réelles raisons de vivre car ils sont condamnés à vivre seul.
La nouvelle de Kafka est extrêmement riche en interprétations. Nous en avons choisi quelques unes qui peuvent se rapprocher de l'oeuvre de Cronenberg. L'oeuvre de Kafka comme le film La Mouche peuvent évoquer le traitement social (ici l'isolement) réservé à certains individus différents; la solitude et le désespoir engendrés par cette mise à l'écart.

La métamorphose

Enfin, nous rapprocherons La Mouche à la philosophie existentialiste.
Qu'est ce que l'existentialisme ? Jean-Paul Sartre résume bien la pensée existentialiste : "L'existence précède l'essence". Cela signifie que nous entrons dans le monde, que nous existons et puis que nous nous définissons par nos actions. Bref, l'homme n'est que ce qu'il fait. Ses choix le déterminent. Et même choisir de ne pas choisir est déjà choisir.
Bref, Seth Bundle devient mi homme-mi mouche après avoir choisi de rentrer dans la machine qui sert à téléporter. C'est son choix qui détermine ce qu'il va devenir.
Parce que l'homme est entièrement libre dans ses choix, chaque choix définit le sens de sa vie. L'homme engage donc symboliquement l'humanité par ses choix. Par exemple, lorsque Seth Bundle décide de travailler sur la téléportation, c'est parce qu'au fond il pense que la téléportation est une bonne chose pour l'être humain.
L'angoisse, dans l'existentialisme, concerne le néant et la liberté. Parce que l'homme est condamné à être libre, il a un pouvoir infini sur les choses. Il est capable de tout faire. Et c'est de là que vient l'angoisse. L'homme a peur de ce qu'il est capable de faire. L'on ressent bien cette angoisse dans le film, notamment dans les scènes d'expérimentation. Enfin, l'angoisse vient du néant c'est à dire du néant de la mort. Seth Bundle comprend à un certain moment qu'il est condamné à mourir. L'on peut ressentir cette angoisse du néant, de ne plus exister et d'être plongé dans le vide, dans la scène finale en particulier.
La mauvaise foi est la fuite devant la liberté. Se prendre soi pour objet est un cas de conscience de mauvaise foi. Ainsi, Seth Bundle est devenu scientifique par ses choix. Son rôle était de faire des expériences , pas de devenir le cobaye de ses expériences. Il est possible de voir là, un cas de mauvaise foi.
Enfin, l'existentialisme s'intéresse à la question d'autrui.
L’homme désespéré par sa propre banalité construit ses propres illusions afin de pouvoir se placer au dessus des autres et échapper à la société. C'est en tout cas l'impression que donne le scientifique au début du film. Cet homme banal tient un projet en or qui lui permettrait de se révéler au monde et en quelque sorte d'exister.
Seth semble découvrir le désir sexuel avec Veronica. Ils semblent vraiment ensemble lorsqu'ils éprouvent du désir l'un pour l'autre. Il y a donc cette idée de vouloir être le plus proche possible de l'autre par le biais du désir sexuel. L'existentialisme considère que le désir sexuel ne peut pas être pleinement assouvi. Et c'est exactement ce que l'on semble voir lorsque Seth Bundle ramène une autre femme chez lui après avoir littéralement épuisé sa compagne.
Sartre considère que la mort est le revers de la liberté et le triomphe d'autrui. Ainsi, un homme mort n'existe plus qu'à travers la pensée d'autrui. Et c'est ce type de discours de Seth tient à Veronica à la fin du film. Certes, le message semble moins pessimiste. Il va être anéanti par la mort mais l'idée que Veronica puisse penser à lui le soulage. Il pourra continuer à exister en tant qu'objet à chaque fois que Veronica pensera à lui.

La mouche

Concernant l'approche philosophique de l'oeuvre, l'on notera la présence de la notion de surhomme empruntée à Nietzsche. La notion de surhomme désigne un dépassement de l'humain conforme à la volonté de puissance. Qu'est ce que la volonté de puissance ? Il s'agit de l'adhésion à la vie et la tendance vitale à se renforcer toujours davantage. Le surhomme doit être compris comme une rupture dans l'histoire qui permet la libération d'une puissance créatrice insoupçonnée.
A quel moment intervient la notion de dépassement de soi ? Même si l'expérience que vit Seth Bundle semble être d'origine accidentelle, le scientifique décide d'assumer ses actes et de vivre pleinement sa mutation. Comment les gênes de l'homme et de la mouche vont -ils cohabiter ? Que va apporter le matériel génétique de la mouche à l'homme ? Et que va apporter le matériel génétique humain à la mouche ? Vont-ils s'équilibrer ? Bundle se prend même à rêver : "J'aimerais être le premier insecte politicien". La mutation est donc pour Bundle un moyen de se dépasser et de tendre vers la notion du surhomme.

Enfin, il est question de la conscience de l'homme. Lorsque Bundle passe dans la machine afin de se transporter, il ne sait pas qu'une mouche s'est glissée dans l'appareil. Bref, il n'est pour le moment pas question de mutation. Lors d'une téléportation, le corps humain est détruit, puis reconstitué. "Je suis différent? C'est la vie ou la mémoire de la vie?" se demande Bundle. Alors la conscience est-elle préservée lors de la téléportation ?

La mouche

David Cronenberg signe un film exceptionnel. Le mélange des genres : le fantastique, le drame et la romance est parfait au point de fusionner totalement.
La richesse des thèmes et des notions explorées fait de La Mouche un film extraordinaire, qui se surpasse en tant qu'oeuvre artistique.
Même si le film est une adaptation d'une nouvelle, et une sorte de réadaptation d'un autre film, La Mouche apparaît comme un film relativement intime. L'on retrouve les obsessions du réalisateur pour le corps et ses déformations.
Tous les aspects affectés par la mutation sont traités : l'aspect psychologique, l'aspect physique, l'aspect social et etc ..
La mise en scène est particulièrement bien soignée. Tous les détails sont importants et apportent leur lot de références, de notions, de suspens et etc ...
Et si Cronenberg avait signé un surfilm ?

Erin

 
 
 

Photos du film :